La psychiatrie est-elle, oui ou non, une discipline sécuritaire ?
La SARP interviewée par Carine Fouteau, journaliste à Mediapart, participe au débat sur la dangerosité. Et c'est en Une du journal :
http://www.mediapart.fr/journal/france/221208/branle-bas-de-combat-chez-les-psychiatres
Suivi du commentaire de François-R. Dupond Muzart
Branle-bas de combat chez les psychiatres
28 déc 2008
Par Carine Fouteau
La
psychiatrie est traversée par une vague de protestations inhabituelle
dont on ne sait sur quoi elle va déboucher. Les appels et pétitions
circulent à grande vitesse sur internet et ailleurs, les débats
s'organisent, les professionnels prennent la parole, individuellement
ou en groupe. L'intervention de Nicolas Sarkozy dans l'hôpital
psychiatrique d'Antony le 2 décembre, annonçant une réforme de
l'hospitalisation sous contrainte, a été le déclencheur de cette mise
en mouvement.
Les consultations sur le projet de loi à venir viennent de débuter,
tambour battant, lundi 22 décembre au ministère de la santé. Les
syndicats de la fonction publique hospitalière ont ouvert le bal, avant
de laisser la place, en janvier, aux représentants des psychiatres.
L'occasion, pour Roselyne Bachelot, de mesurer le mécontentement et la
combativité d'une profession plutôt aphone ces derniers mois. Reçue par
la ministre de la santé, la CGT-santé a fait part de son refus de
traiter ces questions « de manière morcelée » en ne s'intéressant qu'à
l'hospitalisation d'office et a évoqué « les problématiques de fond que
sont la suppression des lits (...) ces dernières années, la question
des moyens, des contenues professionnels et de la formation ».
Prononcé trois semaines après le meurtre d'un étudiant à Grenoble
par un patient schizophrène, le discours du chef de l'État a braqué les
psychiatres dont la mission se situe à l'intersection entre les soins
apportés aux malades et la protection de la société. Sur ce point,
l'équilibre n'est pas trouvé, a déclaré Nicolas Sarkozy, selon lequel «
l'espérance, parfois ténue, d'un retour à la vie normale, j'ose le dire
ici, ne peut pas primer en toutes circonstances sur la protection de
nos concitoyens. Mettez-vous aussi à ma place ! Je dois répondre à
l'interrogation des familles des victimes que je reçois. »Un plan de «
sécurisation » des hôpitaux psychiatriques
Doté de 70 millions d'euros, le plan proposé est apparu de nature
exclusivement sécuritaire - des investissements destinés « à mieux
contrôler les entrées et les sorties des établissements et à prévenir
les fugues », des dispositifs de « géo-localisation » donnant l'alerte
quand un patient hospitalisé d'office sort du périmètre autorisé, des
unités fermées équipées de vidéosurveillance « pour que les allées et
venues soient contrôlées », 200 chambres d'isolement supplémentaires
pour les personnes pouvant avoir des « accès de violence envers le
personnel » et quatre unités pour malades difficiles en plus de
quarante lits chacune.
Mais ce n'est pas tout. Le chef de l'État a affirmé son intention
de durcir la loi du 27 juin 1990 régissant les hospitalisations
d'office. Évoquant son « obligation de résultat vis-à-vis de la société
», il s'est prononcé en faveur de l'idée, consensuelle auprès des
psychiatres, d'étendre aux soins de ville la prise en charge sans
consentement. Il les a toutefois pris à rebrousse-poil en déclarant que
les sorties ne devaient pas être décidées « à la légère ».
Selon Nicolas Sarkozy, après le drame de Grenoble, le préfet ne
peut plus se contenter de l'avis du psychiatre hospitalier, comme c'est
le cas aujourd'hui. Un collège de trois experts, composé du «
psychiatre qui suit le patient », du « cadre infirmer qui connaît la
personne, ses habitudes » et d'un « psychiatre qui ne suit pas le
patient », doit pouvoir éclairer le représentant de l'État, voire de la
justice, afin que celui-ci se prononce en « connaissance de cause ». «
Je ne veux plus que les préfets décident de façon aveugle, automatique.
Quand il y a un drame, chacun se renvoie la responsabilité et au fond
trop de responsabilités tuent la responsabilité », a-t-il dit.
Quarante ans après l'ouverture des hôpitaux et le développement de
la prise en charge « hors les murs », cette batterie de mesures est
interprétée comme un retour à l'asile. Aux yeux des praticiens, la
réponse apparaît non seulement dangereuse, en ce qu'elle associe
maladie mentale et insécurité, mais aussi incapable de remédier à la
profonde crise traversée par la profession.
C'est le sens des prises de position échangées dans l'espace public
depuis quelques jours. Psychiatre à Montfermeil, Paul Machto, membre de
l'association Pratiques de la folie, évoque un « retour de
l'enfermement à un moment où les soignants se replient sur eux-mêmes
avec la disparition du diplôme d'infirmier psychiatrique, la diminution
du nombre de psychiatres, le développement de la neuroscience et
l'arrivée d'une génération d'internes plus intéressés par les théories
comportementales que par la psychanalyse ». La psychiatrie est
traversée par une vague de protestations inhabituelle dont on ne sait
sur quoi elle va déboucher. Les appels et pétitions circulent à grande
vitesse sur internet et ailleurs, les débats s'organisent, les
professionnels prennent la parole, individuellement ou en groupe.
L'intervention de Nicolas Sarkozy dans l'hôpital psychiatrique d'Antony
le 2 décembre, annonçant une réforme de l'hospitalisation sous
contrainte, a été le déclencheur de cette mise en mouvement.
Signe de la gravité de la situation, les syndicats de psychiatres
publics ont diffusé un communiqué commun à la veille du week-end.
Parlant rarement d'une seule voix, ces organisations (Spep-Idepp, SPH,
SPS-Idepp et USP) demandent « solennellement » que l'actualité « ne
soit pas prétexte à des (...) décisions autoritaires et réductrices
qui, en plus d'être inefficaces, aboutiraient à une régression
inacceptable pour l'organisation, la qualité et l'efficacité des soins
comme pour les droits des patients ».
Lancée par des psychiatres, des psychologues, des infirmiers, des
internes et des travailleurs sociaux, la pétition « La nuit sécuritaire
» mérite elle aussi le détour. Elle dénonce des mesures aux «
conséquences dévastatrices » et envisage la possibilité d'entrer « en
résistance par la désobéissance civile ». « En amalgamant la folie à
une pure dangerosité sociale, dit-elle, en assimilant d'une façon
calculée la maladie mentale à la délinquance, est justifié un plan de
mesures sécuritaires inacceptables. (...) Un pas vient d'être franchi,
l'heure est trop grave pour que la résignation l'emporte. »
Et plus loin : « Devant tant de 'dangerosité' construite, la
psychiatrie se verrait-elle expropriée de sa fonction soignante, pour
redevenir la gardienne de l'ordre social ? (...) Nous refusons de voir
la question des soins psychiques réduite à un pur contrôle sécuritaire
criminalisant outrageusement la maladie mentale. Nous refusons d'être
instrumentalisés dans une logique de surveillance et de séquestration. »
Une tribune, intitulée « Nous refusons la politique de la peur »,
reflète la même inquiétude, en élargissant le champ des critiques.
Répétant qu'« il n'y a pas de risque zéro », ses signataires, parmi
lesquels des responsables politiques et des chercheurs en sciences
sociales, craignent une dérive vers une forme de « totalitarisme ». «
La banalité du mal, disent-ils, s'installe en même temps que les
scandales s'accumulent : pour les sans-papiers, il faut faire du
chiffre ; pour éduquer les collégiens contre la drogue, il faut faire
une descente musclée de gendarmes ; pour que 'justice soit faite', il
faut l'affaire consternante du journaliste de Libération ou encore la
menace de centres de rétention pour SDF récalcitrants. »
Plus personnelle, la Lettre ouverte adressée au président de la
République par Michaël Guyader, chef de service du 8ème secteur de
psychiatrie générale de l'Essonne témoigne de la virulence du débat. «
Vous avez à Antony insulté la mémoire des Bonnafé, Le Guillant, Lacan,
Daumaison et tant d'autres (...). Mesurez-vous, monsieur le président,
l'incalculable portée de vos propos qui va renforcer la stigmatisation
des fous, remettre les soignants en position de gardiens et alarmer les
braves gens habitant près du lieu de soin de la folie ? (...) Face à
votre violence, il ne reste, chacun à sa place, et particulièrement
dans mon métier, qu'à résister autant que possible. J'affirme ici mon
ardente obligation de ne pas mettre en œuvre vos propositions
dégradantes d'exclure du paysage social les plus vulnérables. Il en va
des lois comme des pensées, certaines ne sont pas respectables ; je ne
respecterai donc pas celle dont vous nous annoncez la promulgation
prochaine. » La psychiatrie est traversée par une vague de
protestations inhabituelle dont on ne sait sur quoi elle va déboucher.
Les appels et pétitions circulent à grande vitesse sur internet et
ailleurs, les débats s'organisent, les professionnels prennent la
parole, individuellement ou en groupe. L'intervention de Nicolas
Sarkozy dans l'hôpital psychiatrique d'Antony le 2 décembre, annonçant
une réforme de l'hospitalisation sous contrainte, a été le déclencheur
de cette mise en mouvement.
« La psychiatrie est aussi une discipline sécuritaire »
Le
propos de cette levée de boucliers est de renverser la vision du
patient comme délinquant. L'argumentaire est le suivant : l'immense
majorité des personnes recourant aux services psychiatriques ne sont
pas plus agressives que les autres ; elles sont 11,8 fois plus souvent
victimes de crimes violents que le reste de la population et, parmi les
600.000 schizophrènes, le taux de suicide est 20 fois supérieur à la
moyenne ; les non-lieux pour irresponsabilité mentale sont rarissimes
(0,4% des crimes et délits). Ces données passent néanmoins sous
silence la proportion importante de schizophrènes en prison (voir les
études dans l'onglet Prolonger), ce qui est la preuve qu'il n'est pas
rare qu'ils passent à l'acte, surtout quand il n'existe plus de
structure pour les prendre en charge et qu'ils se retrouvent à la rue.
C'est en partie pour cela que Pierre Sidon, membre fondateur de la
Société pour l'action et la recherche en psychiatrie, n'a pas signé
d'appel cette fois-ci, ce qui ne l'a pas empêché, ces dernières années,
de se mobiliser contre la conception biologiste et comportementaliste à
l'œuvre dans la profession. Il s'étonne, en premier lieu, qu'« on
veuille faire croire que la psychiatrie ne serait pas aussi une
discipline sécuritaire ».
« La psychiatrie, rappelle-t-il, est née du 'Grand enfermement' qui
était une mesure d'ordre public avant que d'être d'assistance puis de
traitement. Et d'ailleurs, la mesure d'hospitalisation d'office, dont
le préfet est le responsable, est et reste la marque vivace de ce
statut natif de la psychiatrie. » « Le déni de cette marque originaire
indélébile de la psychiatrie a conduit à cette situation paradoxale que
le discours 'anti-sécuritaire', à moins qu'il ne soit
anti-psychiatrique, contribue à la dégradation du destin des
psychotiques, affirme Pierre Sidon, car quand l'hospitalisation échoue
à protéger le patient et la société, les patients se retrouvent
enfermés ailleurs... en prison. En ne les protégeant plus du passage à
l'acte, on fait plus que contribuer à la pénalisation de la maladie
mentale, on la criminalise véritablement. »
« Mais les traitements sous contrainte, note Sophie Bialek,
également membre fondatrice de la Société pour l'action et la recherche
en psychiatrie, c'est aussi une contrainte pour le psychiatre. La
psychiatrie a beaucoup changé sous l'influence de l'ère des
antidépresseurs : elle est devenue 'cosmétique', préfère le lifting de
l'humeur à la prise en considération des psychoses et occulte, dès
lors, toutes les distinctions cliniques : à quoi bon puisque le
traitement est pour tous le même : l'antidépresseur ? »
« Ceux qui font les frais de cette véritable acculturation de la
psychiatrie, dit Pierre Sidon, sont les malades les plus lourds,
peut-être les plus dangereux d'ailleurs, mal diagnostiqués, mal évalués
et souvent même rejetés du dispositif lorsqu'ils passent à l'acte et
sont versés au compte de la 'psychopathie' : ils ne relèvent plus, dès
lors, que de la prison. Or qui enseigne aujourd'hui le repérage des
hallucinations, de la réticence et de la dissimulation communes dans
les psychoses ? En tout cas, pas la psychiatrie universitaire qui ne
fait que diffuser des hypothèses biologiques seulement utiles à des
fins de marketing pharmaceutique ainsi que des classifications
commerciales telles le DSM, et qui milite pour l'usage des
questionnaires écrits à la place de l'entretien clinique classique,
pourtant seul à même de dépister les hallucinations et d'évaluer la
dangerosité. Quant aux chambres d'isolement et aux unités pour malades
difficiles, bien sûr que nous en manquons ! Comme de lits en général.
Mais ce qui manque le plus à la psychiatrie, c'est une formation
clinique robuste, classique, informée de la clinique freudienne, comme
celle qui a été supprimée il y a vingt ans sous l'influence des
universitaires et de l'industrie pharmaceutique. »
De fait, dans les années 1980-90, le mouvement de
désinstitutionalisation s'est heurté aux plans d'économies budgétaires.
Si bien qu'en vingt ans, environ 50.000 lits d'hospitalisation ont été
fermés, sans que cela ne soit compensé par l'ouverture de places dans
des structures alternatives en ville. L'anti-psychiatrie s'est échouée
sur les injonctions comptables.
La pénurie de psychiatres et la fin de la formation spécifique des
infirmiers ont encore fragilisé une profession toujours plus morcelée
dans ses influences intellectuelles et cliniques. Les pratiques
finissent par s'en ressentir, comme en témoigne l'oscillation
récurrente entre abattement et mobilisation, entre fatigue et coups de
gueule.
Commentaire de François-R. Dupond Muzart
J'ai mis en gras en fin d'article le passage qui rapporte les propos
remarquables de Pierre Sidon et Sophie Bialek, à rebours des
prétentions farfelues à isoler la psychiatrie en tant que "soin" pour
en rejeter les aspects de rôle relatif à la sécurité et à la
dangerosité.
Voici l'adresse du site de la SARP, Société pour l'action et la
recherche en psychiatrie, dont il est fait mention dans l'article à
leur sujet :
http://www.forumdespsychiatres.org/
Je rappelle l'article L4163-7 du Code de la santé publique :
http://www.legifrance.gouv.fr/affichCodeArticle.do?cidTexte=LEGITEXT000006072665&idArticle=LEGIARTI000006688995&dateTexte=20081221
= http://tinyurl.com/8xo5ha
<< Est puni de 3750 euros d'amende le fait :
1° (...)
2° Pour un médecin, de ne pas déférer aux réquisitions de l'autorité publique. >>
Ces dispositions proviennent de l'Ordonnance 45-2184 1945-09-24 art. 16 :
http://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000000888903&dateTexte=19450928
= http://tinyurl.com/6slmh2
Je
suggère à ceux insatisfaits par ces observations de s'adresser à leur
parlementaire pour solliciter l'abrogation de l'article précité L4163-7
du Code de la santé publique.
Au cas contraire, espérons que les amendes auront tôt fait de ramener à
la raison (!) un certain nombre de grands esprits rendus
mystérieusement farfelus quant aux relations essentielles entre
psychiatrie, sécurité et dangerosité.
Je tiens ces propos en droit, en raisonnement juridique, comme vous
en avez l'habitude, et bien sûr non en opportunité, chose sur laquelle
je ne me prononce pas, précisément pour pouvoir dûment présenter le
raisonnement juridique et le signaler quand il est correctement tenu à
mon avis, comme dans l'article qui suit dans les propos de Sophie
Bialek et Pierre Sidon, actuellement en une du site Mediapart, chose
elle-même remarquable.
Et évidemment, chacun est "libre" de prétendre vouloir ignorer le droit, i.e. le raisonnement juridique.
François-R. Dupond Muzart
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