Questions de science. Par Philippe Gorwood, psychiatre
Existe-t-il une génétique des comportements
humains ? Comment considérer la recherche de gènes de l’homosexualité,
de la violence, de la schizophrénie, de l’hyperactivité ou même de
l’altruisme ? Peut-on définir, scientifiquement, le poids des gènes et
de l’environnement dans ce domaine ? Philip Gorwood dirige l’unité
Inserm 675, dédiée à l’étude de l’expression et des fondements
biologiques des pathologies addictives. Dans une conférence donnée
aujourd’hui dans le cadre du nouveau cycle de l’Université de tous les
savoirs et dont nous publions le texte, il dessine les conditions et
les horizons de la recherche, émergente, sur la génétique des
comportements. C.Bn.
«On perçoit facilement le rôle des gènes lorsqu’il s’agit de
comparer des petits pois dont la peau est fripée ou lisse, comme le
faisait Mendel dans son monastère. On admet volontiers que des sujets
porteurs de mutations puissent développer des maladies comme la
mucoviscidose, la chorée de Huntington ou le daltonisme. Mais l’idée
que les gènes hérités de nos parents puissent être impliqués dans nos
comportements, notre tempérament, notre «manière d’être au monde»,
diraient les psychanalystes, reste à la fois difficile à conceptualiser
et légèrement inquiétante.
Les progrès de la génétique moléculaire justifient pourtant des
recherches dans ce dernier domaine, dans la mesure où sont respectés
quelques postulats de base. Primo, les gènes impliqués dans un
comportement indiquent seulement une vulnérabilité ou une protection
favorisant ou réduisant ce comportement, et non un déterminisme : on
est dans une vision probabiliste et non prédictive. Secundo, ces gènes
ne sont pas associés avec le même comportement d’un individu à l’autre.
Enfin, ces gènes s’organisent fortement autour de facteurs
environnementaux.
Trois résultats récents illustrent ce domaine de recherche
passionnant et… passionnel. Il en est ainsi de la recherche de
sensation et de la tendance à s’intéresser à des stimuli externes : il
apparaît qu’elles sont influencées par la possession d’une forme
particulière d’un gène (D4) qui code pour l’un des récepteurs à la
dopamine, neurotransmetteur majeur. Cela a été mis en évidence chez le
nourrisson comme chez le sujet d’âge adulte.
Autre exemple : l’anxiété accrue ressentie face à une situation
stressante. Elle est en effet liée en partie à la présence d’une des
formes du gène (5-HTT) qui code pour le transporteur d’un autre
neurotransmetteur, la sérotonine. Ce variant génétique a d’ailleurs été
retrouvé plus souvent que ne le voudrait le hasard dans les populations
de sujets ayant eu un geste suicidaire.
Dernier exemple : on sait que les effets du cannabis sont très
variables d’un individu à l’autre, certains sujets peuvent développer
des bouffées délirantes, voire même une psychose schizophrénique après
une consommation de ce toxique. Précocité et importance de cette
consommation sont des facteurs de risque, mais bien insuffisants pour
expliquer une telle inégalité de risque entre les consommateurs. Une
recherche portant sur un suivi de vingt ans, avec une population de
plus de 1 000 sujets, a mis en évidence le rôle d’une forme d’un gène
dans cette variabilité. Ce gène code pour une enzyme (COMT) essentielle
dans la dégradation des neurotransmetteurs, en particulier de la
dopamine. L’une de ses variantes est associée à un risque accru
d’émergence psychotique en cas d’exposition au cannabis, risque
augmenté de 11 fois par rapport à celui de la population de référence
qui fume aussi du cannabis. Ce résultat est difficile à négliger.
Que peut-on ou doit-on faire de ces découvertes ? Inutile de
rappeler que l’univers de la psychiatrie génétique a un passé
suffisamment effroyable pour que la prudence s’impose. L’un de ses
pionniers, Ernst Rüdin, fut aussi l’un des hérauts de l’épuration
ethnique dans les années 30 en Allemagne… Cette histoire difficile
explique certainement que la génétique moléculaire des comportements se
soit développée tardivement et fasse l’objet d’une forte régulation
(par la Cnil et les comités d’éthique par exemple) et d’attention
soutenue (par le public et les mass media). Si troublant soit-il, le
fait que nos gènes participent à nos comportements est aujourd’hui
scientifiquement démontré. Il reste à savoir dans quelle proportion
s’opère cette participation, selon quelles modalités d’expression, et
avec quelles articulations avec l’environnement, la culture et le temps.
Une amorce de réponse se dessine dans la mesure où des analyses
spécifiques s’efforcent d’évaluer le poids des gènes en maîtrisant
statistiquement le poids des facteurs environnementaux. Il ne s’agit
donc plus désormais de trancher un débat philosophique entre l’inné et
l’acquis, mais plutôt de constater que plus on comprend le rôle des
facteurs environnementaux impliqués dans les comportements, plus on
augmente les chances de connaître la place des gènes potentiellement
impliqués, et donc de comprendre les sources de souffrance des sujets,
afin de mieux les prendre en charge et les soulager.»