Contre la mise aux normes et le formatage, pour la clinique du sujet et la création
Meeting de Nantes
Guerre dans la civilisation
Remi Lestien
“Tout le monde ressent que la civilisation occidentale tend à devenir franchement invivable. Ça suscite des révoltes, une guerre civile, mais qui respecte les formes du débat démocratique...” C’est ainsi que Jacques Alain Miller définissait la situation dans une interview dans Libération. En invitant, pour un grand Meeting, tous ceux qui refusent de voir le corps réduit à de la biologie, la parole à de la communication, les actions humaines à des comportements et les désirs à des besoins, il créait autour du discours analytique, un grand mouvement qui nous a entraînés.
C’est donc dans l’élan de ce grand Meeting de la Mutualité à Paris, et dans la hâte, que nous avons rassemblé chercheurs, étudiants, psychologues des prisons et de l’hôpital, un enseignant de philosophie, des directeurs d’établissements médico-sociaux, un médecin responsable d’une commission médicale d’un grand établissement nantais et de nombreux psychanalystes. Un député et une des vice-présidentes du Conseil Général se sont également joints à nous.
Avec enthousiasme, nous avons informé la Presse, mobilisé les réseaux
de la Section Clinique et de l’ACF. Et, plus largement, chacun dans
l’urgence s’est démené pour diffuser l’information, inviter amis et
entourage. Une colère, un combat que nous n’avons pas eu de mal à
partager, tant sont nombreux ceux qui, dans leur secteur d’activité,
peuvent ressentir l’action de moins en moins cachée d’une organisation
gestionnaire qui s’infiltre partout pour imposer chiffre, contrôle,
norme et réduction de la qualité à ce qui peut être quantifié. Nous
n’avons pas hésité à nous servir de ce signifiant de guerre. Une guerre
contre la civilisation, une guerre contre la caste des managers qui
diffuse une évaluation généralisée, fausse science qui prétend imposer
l’interchangeabilité de tout et de tous. Une guerre contre cette
société gestionnaire qui organise une grande dissection de l’humain
pour lui faire rendre l’âme.
Pour nous, ce constat ne devait pas entraîner plainte ou accablement,
mais effort d’analyse et volonté de combat. Une élucidation sereine,
pour permettre de recréer les conditions d’“un monde ou l’action ne
serait pas la sœur du rêve”.
Après qu’une longue interview de Jean Louis Gault dans “Ouest France”
et un grand article dans “Presse Océan” aient annoncé ouvertement nos
intentions, nous étions prêts à recevoir un public nombreux. C’est avec
satisfaction que nous avons pu accueillir plus de trois cents personnes
de tout horizon et retrouver une ambiance de curiosité et de ferveur
propre à un meeting.
Pour contribuer à l’effort de lucidité sereine que nous souhaitions
donner et pour témoigner que nous étions sensibles à tous les
mouvements de la culture, nous nous étions assurés de la contribution
de Christophe Rouxel — metteur en scène important de la Région.
Celui-ci, en acceptant l’impossible d’une lecture polyphonique à une
voix du “Rhinocéros” a magnifiquement contribué à cette ambiance.
Quatre longs extraits de la pièce de Ionesco ont ainsi été lus entre
les cinq séquences d’exposés. Cette grande et belle pièce, servie avec
talent, a rempli le rôle de chambre d’écho pour tous nos propos et
analyses.
Jean Louis Gault nous a, dès le début, donné une orientation forte en
précisant les contours de cette guerre. La caste des managers, nouvelle
bureaucratie qui veut le pouvoir, a franchi les limites du supportable.
À vouloir imposer à la marche des actions humaines les modes de
fonctionnement d’un atelier de construction automobile, et à prétendre
réduire le psychisme au cerveau, on ne peut qu’attendre un retour dans
le réel de la subjectivité forclose. L’objectif d’une humanité zéro
défaut est soutenu par un désir mortifère, il ne peut qu’entraîner
accès répétés de violence brutale et délitement du lien social.
Les différents orateurs à qui nous avions donné la consigne de
n’intervenir que 10 minutes se sont pliés à cette discipline tout au
long des cinq séquences d’une heure.
Ce sont d’abord des praticiens en institution médico-sociale, en
médecine, en pratique pénitentiaire (Analie Pourtier, Claire Nétillard,
Catherine Héry, Céline Eouzan, Patrick Cottin, Guy Rousseau, Philippe
David) qui ont fait part, chacun à leur manière, de la suspicion
systématiquement portée sur les diverses cliniques et savoir-faire des
professionnels. Ils ont égrené les contradictions qui surgissent depuis
que l’esprit de gouvernance s’est imposé à tous les secteurs
d’activité et que les pratiques de parole sont remises en question ou
considérées comme inefficaces et sans portée. La démarche qualité,
devenue synonyme d’acculturation, entraîne trop souvent manipulation
des pratiques, suggestion dure et neutralisation de tout désir.
Michel Normand, nous a ensuite présenté un travail critique qu’il
réalisait sur la prise en charge cognitive de la psychose. À ne
considérer que le dysfonctionnement neuronal et le déraillement
perceptif et moteur sans entrevoir la question de l’être et la
causalité, on ne peut attendre que... déraillement.
Michel Saint Jean, chercheur en physique, avec force et convictions a
démontré les ravages d’une évaluation uniquement au service d’un carcan
administratif : fuite des chercheurs, précarité de l’emploi,
liquidation du CNRS, et stérilisation de la recherche. En manipulant un
discours alarmiste face à l’opinion, les pouvoirs publics font passer
un langage autoritaire d’asservissement aux besoins économiques. Les
chercheurs doivent, au contraire, rester des chiffonniers du savoir à
qui sied bien le libertinage intellectuel.
Gilles Chatenay a fait forte impression avec une analyse aussi précise
que percutante du chiffre. Réel dans la langue, le chiffre s’impose aux
humains entre nécessité et manifestation de la pulsion de mort. À une
société gestionnaire qui intime l’ordre de se soumettre à l’emprise du
chiffre, il faut opposer la Politique : “Nous voulons faire de la
politique, et nous ne voulons pas des sirènes qui prétendent que le
pouvoir, c’est le pouvoir de gérer, les chiffres aux postes de
commande... “
Un philosophe nous a expliqué les enjeux posés par l’impérialisme du
paradigme cognitiviste. Il lui semble que la philosophie “est
effectivement ici dans son rôle de droit quand, plutôt que de se
laisser elle-même fasciner par le dernier avatar en date du scientisme
le plus positiviste, elle tâche de mettre en examen réflexif (qui n’a
rien d’un calcul !) les conditions de possibilité, les modalités et les
finalités de toute vérité”.
Dominique Raimbourg, député de Loire-Atlantique, et Michelle Meunier,
vice-présidente du Conseil Général et adjointe au Maire de Nantes, nous
ont tout d’abord exprimé leur surprise de voir tant de monde réuni tout
un après-midi pour ce genre de réflexion. Ils sont venus écouter
longuement et témoigner tant de leurs difficultés que de leur attente.
Comment apprécier la réalité et les résultats de l’action politique ?
Comment donner du sens à son action ? Ils nous ont, en tout cas, prouvé
que la Politique, quand elle est expression vraie d’un désir mis au
service de la collectivité, a toute sa noblesse.
Et l’après-midi s’est terminé par une intervention longue, précise et
pleine d’enthousiasme de François Leguil, véritable petite conférence.
On assiste au déclin de la clinique qui, pourtant, est une réponse à la
souffrance humaine comme a pu l’être la Religion. Reprenant le débat
qui avait opposé Lacan à Henri Ey, débat qui l’avait amené à introduire
sa Subversion du Sujet, François Leguil nous a proposé de considérer
l’analyste comme celui qui doit se charger de faire vivre le savoir qui
se tient sur une Autre scène, savoir qui vient d’un lieu Autre et qui
agit par cet Autre. Les traces de ce sujet rejeté de la Science sont
perceptibles dans les contradictions infinies que toute étude chiffrée
nous propose. Ce qui a été rejeté du processus d’étude fait retour dans
le réel. Comme le clinicien de toujours, le psychanalyste doit se faire
l’Avocat de la Cause du sujet, il doit “s’assurer des défenses de ce
sujet”.
|