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Contre la mise aux normes et le formatage, pour la clinique du sujet et la création
Meeting de Reims
Que vaux-tu ?Meeting à Reims, le 31 mai 2008
Hélène Mention – Christophe Delcourt
Après-midi pluvieux à Reims et, pourtant, 200 personnes s’installent pour un meeting de quatre heures dans l’agréable salle de La Comédie de Reims où Emmanuel Demarcy-Motta et toute son équipe nous accueillent très chaleureusement.
En guise d’introduction, Bernard Lecœur a proposé de retourner la question à l’envoyeur.
« Que vaux-tu ? », cette question généralisée adressée à chacun par le maître moderne, on peut, on doit la lui retourner : que vaut-il donc, celui-là même qui cherche à m’évaluer, et que me veut-il ? Cette volonté de chiffrage, avec sa visée utilitariste d’inventaire via la mesure et l’évaluation, dissimule, en effet, quelque chose.
« Que vaux-tu ? », de cette question chauve-souris qui ne sort que dans l’ombre, il faut extraire une volonté forcenée de liquidation du sujet, c’est ce que l’expérience psychanalytique permet d’affirmer.
Il ne s’agit nullement, pour autant, d’aller contre la science, contre la mesure, il s’agit de défendre la notion du sujet et de l’inconscient.
Il s’est trouvé qu’au fur et à mesure du déroulement de cet après-midi
de meeting, ce fil a pu relier des interventions pourtant issues de
champs d’activité apparemment très éloignés. Plusieurs tables rondes se
sont succédées avec beaucoup de vivacité, entrecoupées de moments de
discussion avec un auditoire toujours attentif, mais très réactif.
1ère table ronde : Travail Economie Politique, animée par Jean-Michel Dutilloy.
Jean-Jacques Chavigné, (Amiens), co-auteur avec Gérard Filoche de SOS
Sécu, démontre comment, dans le discours économique, des affirmations
péremptoires peuvent, après avoir accaparé le débat public, s’évanouir,
sans aucune autre forme de procès, à l’heure des bilans. Il donne
l’exemple du théorème d’Helmut Schmidt datant de 1976, le Chancelier
allemand affirmant que “les profits d’aujourd’hui sont les
investissements de demain, et l’emploi d’après-demain”. Théorème
totalement invalidé du fait de la libéralisation : distribution de
dividendes, licenciements, perte de droits… !
Emmanuel Pierru, (Lille), sociologue chercheur en sciences politiques
au CNRS, auteur de Guerre aux chômeurs ou guerre au chômage, déplie une
analyse fine du contrôle des chômeurs, et du discours qui le sous-tend.
Au-delà de la visée gestionnaire (dépenser moins) ou politique (faire
baisser le nombre de chômeurs), s’opère une transformation des modes de
domination conjuguant ultra-libéralisme, paternalisme et moralisation.
Cette transformation s’accompagne de glissements sémantiques et
d’innovations qui passent relativement inaperçus. Par exemple, le terme
chômeur s’efface au profit de l’expression demandeur d’emploi, qui
elle-même va disparaître au profit de chercheur d’emploi.
On assiste ainsi à une dissolution de la catégorie chômage, la
frontière devenant de plus en plus floue entre chômage et handicap. On
passe du chômage comme problème économique au chômage “problème sur
soi”, donc problème purement individuel, avec une rhétorique
envahissante centrée sur le projet. Qui ne peut présenter de “projet
individuel” est considéré comme inemployable, c’est-à-dire handicapé de
l’entreprise.
Francis Kutten, (Reims), ancien responsable national CFDT-ANPE, met
l’accent sur l’exigence de mesure, de la part de la demande patronale,
concernant “l’employabilité” version comportementaliste, qui s’évalue
en termes de : mauvais / récupérable / bon, de même que la distance à
l’emploi s’évalue en termes de loin / proche / prêt, tout cela étant
bien entendu consigné dans des fichiers. Cette fureur de l’évaluation
produit aussi de la souffrance chez les conseillers.
Le débat qui suit met en évidence que ce n’est pas le chiffrage en
lui-même, par ailleurs nécessaire, qui est en cause, mais l’usage
social qui en est fait, véritable abus de pouvoir.
2ème table ronde : Santé Justice, animée par Christophe Delcourt.
Côté Santé
Alain Vaisserman, (Paris), psychiatre des hôpitaux, psychanalyste,
souligne, quant à lui, la mauvaise foi du maître, qui impose une
évaluation-mascarade. On assiste à un appauvrissement des pratiques
professionnelles, la psychiatrie d’aujourd’hui étant particulièrement
touchée, affligée qu’elle est d’un appauvrissement des moyens, assorti
d’un manque de doctrine.
De plus, et ce n’est pas fait pour tempérer la gravité du constat,
aucune véritable issue pour échapper au maître : “Quoi que nous
fassions, nous sommes en faute…”
Hervé Ledoux (Amiens), directeur d’établissements spécialisés, se
demande pourquoi nous ne cherchons pas plus à résister à l’empire de
cette nouvelle loi de l’évaluation. C’est parce qu’il y a duperie :
l’évaluation s’impose sous couvert de citoyenneté, de démocratie
participative, etc… Le résultat en est “une asepsie institutionnelle,
la camisole du bonheur”. Malgré ce constat affligeant, H. Ledoux
proclame qu’il vaut la peine de continuer à résister, car il y a encore
de la place pour le désir.
Côté justice
Mathilde Lefèvre, (Amiens), avocate, analyse la nouvelle mesure de
rétention de sûreté qu’elle réfère à une décadence sécuritaire : on
invoque des troubles graves de la personnalité, une dangerosité,
concepts flous, mais qu’en est-il de la responsabilité pénale, de la
présomption d’innocence ? Le principe de sûreté, hérité de la
révolution, qui veut dire être protégé de l’arbitraire, est aujourd’hui
totalement dévoyé.
Francesca Biagi-Chai, (Paris), psychiatre des hôpitaux, psychanalyste,
nous invite fermement à changer de point de vue pour sortir de la
compacité objectivante, pour sortir du binarisme dans lequel chacun est
sommé de répondre. Le diagnostic “pervers narcissique” qui envahit les
prétoires implique que le sujet soit “pervers” au moment de l’acte et
“narcissique”, c’est-à-dire fou au moment du traitement. Le jugement et
le traitement des fous criminels oppose la perspective quantitative de
l’expertise, avec graduation dans les troubles de la personnalité, à
une clinique fine qui vise à faire surgir la langue d’un sujet, à
apprendre à parler cette langue pour faire sortir le sujet de
l’enfermement. Elle plaide pour une “prévention”, à distinguer du
dépistage, qui suppose une bonne oreille pour savoir entendre le “il va
se passer quelque chose”, et hospitaliser. Elle affirme, enfin, qu’il
est du devoir du psychiatre de faire savoir que tout acte n’est pas lié
au fantasme, à la haine.
3ème table ronde : Enseignement Art Culture, animée par Claude Parchliniak.
Fabrice Bourlez, (Paris), professeur à l’École supérieure d’Art et de
Design de Reims, promeut, s’appuyant sur l’œuvre de Pier Paolo
Pasolini, la résistance poétique contre ce que le poète italien
dénonçait comme “l’homologation télévisuelle”. La diffusion de la
télévision a produit une homogénéisation de la langue, un usage de la
parole et de la raison réduits à de simples instruments à efficacité
fonctionnelle, de sorte qu’il est devenu impossible de faire valoir une
parole vraie.
L’œuvre d’art est en mesure de résister à la violence du pouvoir.
Au-delà de la rage de ses attaques, Pasolini impose une poésie du
style. Fervent d’un “empirisme hérétique”, il dit la possibilité d’un
nouveau rapport avec le monde.
Benoît Drouart, (Noyon), professeur d’Arts plastiques, se fait le
relais du cri d’alarme des enseignants contre la dictature de la
rentabilité. Dans l’École du XXIème siècle, les tâches et les
difficultés s’accumulent : études du soir pour les “orphelins de 16
heures”, intégration des handicapés, prévention de toutes sortes,
traitement de la massification de la violence. Tout cela sans
véritables moyens, sans définition sérieuse des objectifs, mais dans
une culpabilisation répétée des enseignants.
Annie Jacquard, (Reims), psychologue scolaire, dénonce le tout
psychologique, et la normalisation des conduites. Que dire enfin de
l’usage du ficher “base élèves” sans garde-fou éthique ?
Claude Parchliniak a conclu sur l’affirmation, envers et contre tout,
de la singularité du sujet qui fonde la pratique analytique. Ce meeting
a démontré que des liens sont encore possibles d’un champ à l’autre
pour résister à l’idéologie de l’évaluation.
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