Contre la mise aux normes et le formatage, pour la clinique du sujet et la création
Meeting d'Angers
Formatés, standardisés, évalués... Sommes-nous des numéros ?
Guilaine Guilaumé
Ce sont de drôles de numéros qui se sont réunis en meeting ce vendredi 30 mai 2008, à 20 heures, dans les salons Curnonsky de la cité angevine. Pas déprimés, ni nostalgiques, ni idéalistes, simplement mais résolument réalistes (Monique Amirault).
La trainée de poudre annoncée sur tout le territoire français continue donc de se répandre pour faire exploser la déshumanisation rampante qui s’avance sous les espèces diverses de l’évaluation qui, telle une toile d’araignée, s’étend pour faire du sujet un objet marchand.
Chaque intervention a permis de rappeler et de développer ce contre
quoi nous sommes en guerre : la menace de dossiers à charge pour les
sujets dès leur plus jeune âge (Thérèse Petitpierre), l’obligation de
résultats comportementaux dans la prise en charge d’êtres humains
(Marie Auriol), le forçage de l’inclusion des enfants “handicapés” à
l’école ordinaire ( Serge Dziomba), la causalité biologique de
l’autisme et l’attitude attentiste à l’égard des progrès de la science
qui nous délivrerait de tous nos maux.
Mais aussi une conception besogneuse du travail, éradiquant
l’investissement subjectif qui dérange l’ordre prévu (Dominique
Penneau-Fontbonne), le formatage et la vidéo-surveillance des
populations, le crible économique qui rend la recherche exsangue (Yves
Auregan), le pré-formatage expert qui fixe la ligne de partage entre
ce qui est de l’art et ce qui n’en est pas (Emmanuelle Huynh).
Et encore, l’élimination du déviant, du marginal, du concurrent
(Georges Bertin), le temps actif mobilisable (TAM) dont Vincent Moreau
nous propose de ne pas nous servir, mais de l’enfermer tel un
ouroboros dans les musées. Ce monde à la Huxley, le meilleur des
mondes, plein de numéros, pas drôles du tout, qui est le rêve du maitre
moderne est tout autant notre cauchemar (Marie-Hélène Doguet).
Le menu était copieux et face au désenchantement du monde contemporain,
face au malaise dans notre civilisation qui privilégie le “pour tous”
au détriment du “un par un”, il s’en est trouvé quelques-uns pour nous
dire que le sujet résiste et que nous avons à miser là-dessus, que
“travailler, c’est trouvailler” (Marianne Prodhomme), qu’il n’existe
pas de travail de la pensée sans trou, sans temps, sans espace, que
l’évaluation pensée au un par un permet l’évolution (Dominique Robert),
que la triche et la trouvaille restent des modalités subjectives qui
passent à la trappe de l’évaluation (Marianne Prodhomme), que le réel,
ce reste évacué, ne se laisse pas encarter, ficher, évaluer (Frédéric
Dubas).
Chacun, dans son style, joyeux, passionné, humoristique ou grave, en
tout cas toujours vivant, a conquis, par ses propos, l’assemblée réunie
ce soir-là et nous a rappelé que, dans notre “espèce fabulatrice”, pour
le dire avec Nancy Huston, toutes les fables ne se valent pas et que
leur fiction n’est pas la nôtre.
À 23 heures 30, une heureuse surprise : Emmanuelle Huynh nous a
rejoints et offert un superbe moment de poésie. La danse est une terre
d’accueil, elle fait place à l’hétérogène, à la surprise, à
l’étrangeté, au non prévisible. La psychanalyse aussi, qui s’emploie
avec bonheur à réenchanter le monde et se doit de ne pas rester isolée,
de parler avec les autres disciplines sur la façon de saisir ce monde
du XXIème siècle (Pierre Stréliski).
Les intervenants (par ordre de prise de parole) :
Monique Amirault : ouverture de séance et discussion
Thérèse Petitpierre, psychologue (InterCopsychos), Paris : “La cause des enfants : pas de 0 de conduite”
Marie Auriol, formatrice (école d’éducateurs), Angers : “Quelques déraisons de l’évaluation”
Serge Dziomba, psychanalyste (ECF et NLS), Le Havre : “De l’inclusion forcée des handicapés à l’école ordinaire”
Frédéric Dubas, chef de service neurologie (CHU), Angers : “L’évaluation en médecine : une évacuation”
Dominique Penneau-Fontbonne, chef de service médecine interne et travail (CHU), Angers
Dominique Robert, chef de service psychiatrie (CESAME), Angers : “Histoires d’évaluer”
Vincent Moreau, psychiatre, psychanalyste (ECF), Angers : “Un serpent qui se mord la queue”
Marie-Hélène Doguet, psychiatre, psychanalyste (ECF et NLS), Le Havre :
“Sûreté, vous avez dit sûreté ? à propos de quelques glissements de
terrain concernant les malades mentaux criminels”
Marianne Prodhomme, directrice (centre de formation), Angers : “L’impossible évaluation dans le travail”
Yves Aurégan, directeur (laboratoire de recherche scientifique), Le Mans : “L’évaluation en recherche ?”
Georges Bertin, directeur (CNAM), Angers : “Les pièges de l’évaluation”
Emmanuelle Huynh, chorégraphe, directrice (CNDC), Angers
Pierre Stréliski : discussion et ponctuation de fin de séance
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