Contre la mise aux normes et le formatage, pour la clinique du sujet et la création
Meeting de Corte
Un Printemps Lacanien
Jean-Pierre Denis, ACF Restonica
Un meeting suppose une importante réunion de personnes, une réunion publique où le ton des déclarations se doit d’être élevé, revendicatif, voire passionné ; à l’inverse, la psychanalyse suppose le un par un, l’échange feutré, le monologue sur fond de silence, l’association libre plutôt que le réquisitoire, à l’abri des regards et des vociférations du monde.
Il s’agissait de faire passer aux soixante personnes qui nous ont rejoints à Corte, ce samedi 24 mai, que nous tenions à joindre à la façon de cette figure de rhétorique, l’oxymore, ces termes apparemment contradictoires Meeting et Psychanalyse pour réfuter deux erreurs contemporaines, la première qui consiste à faire de l’inconscient un dedans, et à refuser ainsi de le penser en extériorité, dans son lien à la gestion politique, la seconde qui découle des progrès de la science au XXIème siècle, laissant croire à certains qu’une nouvelle définition de la subjectivité serait possible à partir de ce seul substrat observable, le cerveau.
Après une introduction où nous avons témoigné de nos inquiétudes (la
régulation de la profession, la folie évaluative, de quoi parlons-nous
quand nous parlons du psychisme ?, les programmes sanitaires visant à
exclure la pratique analytique, la disparition de la psychanalyse des
centres de recherche et de l’Université), le meeting s’est déplié sur
quatre séquences :
Dans une première séquence, Jean-Pierre Guidicelli et Marcel Gambini
expliquèrent ce qu’ils attendaient de la culture, le premier, comme
acteur, réclamant cette liberté de ton et de parole nécessaire pour
continuer à “raconter des histoires” par tous les moyens, le second,
président du Centre de Culture Scientifique Technique et Industriel de
Corse, plaidant pour que la culture scientifique ne perde pas
totalement sa liberté de recherche au profit d’exigences de rentabilité
de plus en plus pressantes.
La seconde séquence tourna autour de la question de l’enfant :
Françoise Marchetti, enseignante, membre du laboratoire du CIEN,
présenta les réflexions d’un laboratoire ouvert aux enseignants d’un
collège SEGPA, Ghislaine Risso, éducatrice spécialisée, exposa son
projet de création d’un lieu de vie et d’accueil à Ajaccio, Casa di
Ricci, la maison des hérissons, soit une structure non traditionnelle
de type familial, qui veut accueillir des jeunes incasables qui ne
trouvent plus leur place dans les structures d’hébergement classiques.
Marie-Josée Raybaud, psychanalyste, nous rendit compte de sa lecture
des dernières prises de position sur l’autisme, une lecture
inquiétante, souvent attristante, mais d’où il ressort que, malgré la
poussée vers les méthodes cognitivo-comportementales, le dernier plan
autisme 2008 laisse envisager que nous puissions encore œuvrer selon
notre orientation. (On sait bien qu’une hirondelle ne fait pas le
printemps, mais tout de même…)
La troisième séquence permit d’aborder les questions afférentes à la
psychiatrie contemporaine. Le docteur Delauge, psychiatre, témoigna de
son expérience en pédopsychiatrie pour critiquer les nouveaux
protocoles en vigueur qui viennent mordre sur l’exigence de
confidentialité nécessaire à la clinique de l’enfant, et contreviennent
au serment d’Hippocrate : primum non nocere ! Le docteur Graziani,
démontra, à partir d’un suivi psychiatrique au long cours, comment l’on
pouvait et pourquoi l’on devait refuser l’abandon de la clinique au cas
par cas, tout en maintenant un partenariat actif avec la psychanalyse
et la neurologie. Enfin, dans le champ des addictions, Joséphine
Novelli Gambini, psychologue, s’appliqua, à partir d’un exemple
clinique, à mettre en valeur la pertinence d’une clinique sous
transfert orientée par le symptôme, et dans sa dimension d’invention
subjective.
Deux interventions incisives vinrent clôturer ce meeting, la première
avec Max Caisson, ethnologue et ami de notre ACF, qui dénonça ce
néo-fascisme qui s’installe et qui peu à peu vient étouffer chaque
chose, chaque visage, chaque parole un peu forte… Mais comme il se plût
à le rappeler, “Freud, on n’a quand même pas réussi à le tuer. Il a été
sauvé par une femme corse. Elle s’appelait Marie Bonaparte. Mais elle
n’était pas bonapartiste”. Enfin, Marie-Rosalie Di Giorgio,
psychanalyste, réussit à nous faire rire à partir d’une lecture
caustique des Nouveaux psys de Catherine Meyer à qui l’on devait déjà
Le livre noir de la psychanalyse. En nous faisant cheminer entre
chimpanzé et bonobo, elle nous réconcilia avec l’exil dont nous sommes
l’effet en tant que parlêtre.
Nous décidâmes alors qu’il était temps d’inviter chacun à fêter cette réconciliation autour d’un pot, a l’usu corsu.
La télévision n’était pas au rendez-vous, les journalistes du quotidien
régional non plus, mais ils s’en sont excusés en m’appelant le
lendemain pour m’interviewer et publier un article en début de semaine.
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