Contre la mise aux normes et le formatage, pour la clinique du sujet et la création
Meeting de Toulouse
Il faut défendre les libertés
André SOUEIX
Nos meetings sont des colloques où il est de règle d’applaudir lorsque l’orateur a trouvé la formule juste, l’idée qui éclaire, le mot qui touche.
L’éclair, l’enthousiasme ponctuent ainsi nos propos savants et informés. C’est ce qui s’est passé à Toulouse le 17 mai. De 15 à 20 heures, 500 personnes ont voulu savoir ce que nous entendions par ce titre : “Il faut défendre les libertés. Compté, mesuré, codé, standardisé, contrôlé : comment vivre au XXIème siècle ?”
Il s’agissait d’éclairer en quoi l’évaluation, érigée en contrainte institutionnelle, limite les libertés civiles par des mesures selon la loi et surtout par des mesures administratives, par décret.
Faut-il encore le dire ? Les psychanalystes ne sont pas “contre” la
mesure. Ils ne sont pas non plus “contre” la science. Ils trouvent à
redire au scientisme et à l’utilisation de la mesure à des fins de
contrôle – via le fichage des individus – et d’élimination – via les
restrictions budgétaires.
En introduction, Christiane Alberti rappelait que le maître moderne
n’est pas le souverain, mais l’administrateur patelin et tatillon.
Lilia Mahjoub, elle, attirait notre attention sur ce qui permet la
mesure de l’humain : un bougé de la frontière entre l’homme et
l’animal. Si nous, nous rions, lorsqu’elle évoque les souris déprimées,
ceux qui fondent leurs études sur l’évidence de la comparaison pensent,
eux, que l’homme est un animal comme les autres.
Bertrand Monthubert, mathématicien, président du collectif “Sauvons la
recherche”, quant à lui, insistait sur les indicateurs qui ne sont pas
là uniquement pour évaluer, mais pour pousser insidieusement les
chercheurs à travailler dans une certaine direction. Ajoutant qu’un
chiffre est le degré zéro de la pensée, lorsqu’on peut disposer de
trois, voire de quatre dimensions pour appréhender un phénomène.
Caroline Doucet, Maître de conférence en psychologie à Rennes, après
avoir pointé les dégâts des politiques de formation des psychologues
cliniciens, demandait, non pas que l’on refuse l’évaluation, mais qu’on
l’a conteste, même si elle est favorable. Jacky Ohayon, Directeur du
Théâtre Garonne, dans un entretien avec Christiane Terrisse, nous
faisait part de son choix de ne pas baser son programme sur le
remplissage de sa salle, rappelant que le plus important de ce qui
c’était passé dans sa “vie professionnelle” n’était pas de l’ordre du
professionnel, justement, mais de l’ordre de la vie. Patrick Castex,
Magistrat, Membre du Syndicat de la magistrature, faisait la part de la
loi et celle du décret à propos de la rétention de sûreté. Nous sommes
passé de sujets pouvant être légitimement inquiétés pour leurs actes à
des sujets susceptibles de commettre des actes délictueux. La
probabilité de récidive – calculée comment ? Sur quoi ? – est une
totale instrumentalisation de la délinquance ? En son temps (1962),
Anthony Burgess, avec “Orange mécanique”, avait montré que le châtiment
est encore plus criminel que les crimes qu’il est censé expier. Le
magistrat a souligné l’impossible équivalence entre la peine et le
crime. Aude Lumeau-Préceptis, élue municipale, a mis l’accent sur le
tout quantitatif en politique, alors que le Docteur Patrick de Chirée,
chef de service de lutte contre la douleur et président de CME, nous a
fait part de son combat pour sauver la clinique sur un point précis :
la clinique demande du temps. Ce temps n’est pas pris en compte par
l’évaluation. C’est le nombre de patients reçus aux urgences qui est
comptabilisé, pas la gravité de l’affection.
Le frère Alain Richard, de la communauté franciscaine, est venu nous
dire sa révolte devant la découverte du centre de rétention de
Cornebarrieu, non loin de Toulouse, dans un no man’s land, proche de
pistes de l’aéroport. Ces condition de détention indignes ont créé un
sentiment de drame et d’urgence. Comment protester sans rentrer dans le
tapage médiatique ? Sa réponse est simple : la non violence du silence.
Inspirée de Gandhi cette stratégie de rassemblement en cercle autour
d’une lumière, sur la place de la ville, a essaimé partout en France.
Le regard dirigé vers le centre lumineux, figurant celui qui est
“retenu”, ils sont maintenant nombreux à faire silence pour trouer le
bruit ambiant.
Jean-François Mignard, Président de la Ligue de droits de l’homme à
Toulouse, a terminé les interventions en nous révélant l’étendue de
“Base Élève”, fichage centralisé et partagé de six millions d’enfants.
Qui y a-t-il sur ces fiches ? Les difficultés scolaires, les absences,
les troubles du comportement, l’origine ethnique des parents. Ces
données pourront être à la disposition des maires et des autorités
académiques.
Certaines idées font leur chemin. À en croire Le Monde du 16 mai 2008,
le dossier médical personnel pourrait être facultatif. Notre vigilance
sur ce point n’a pas été vaine.
Et si nous répondions à la violence de l’évaluation par des questions :
Qui évalue ? Comment évalue-t-on ? Pour quoi ? Pourquoi celle-là, et
pas une autre ?
Celui qui est “dehors” peut mettre au centre de son cercle celui qui est « retenu » par des grilles.
Comme en 2003, la télévision s’est montrée attentive à notre action.
FR3 m’a invité et, pendant dix minutes, j’ai pu parler de nos
préoccupations.
|