Contre la mise aux normes et le formatage, pour la clinique du sujet et la création
Meeting de Nice
Aux armes !, et cœtera !
Armelle Gaydon
« Contre la mise aux normes et le formatage, pour la clinique du sujet et la création », le Meeting organisé le 10 mai à Nice a réuni près de 250 personnes. En présence de la presse, se sont mobilisés ceux qui résistent, qui s’opposent aux « bien-pensants de la même chose », comme disait le peintre Jean-Pierre Pincemin, aux promoteurs de l’évaluation généralisée, devenue le maître-mot de notre quotidien. En effet, l’arbitraire de la norme et du chiffre s’étend désormais à tous les domaines, envahissant insidieusement les secteurs où la subjectivité s’exprime : éducation, recherche, justice, santé, art,…
Philippe De Georges a rappelé que ce combat n’est pas le premier que
nous menons : en 2003, déjà, contre le formatage du champ psy, puis,
récemment, avec le mouvement “PasdeOdeconduite” pour les enfants de
moins de trois ans, les psychanalystes avaient participé à un vaste
mouvement pour faire reculer des projets qui, sous couvert de traiter
des problèmes sociaux, organisaient un flicage en règle des
populations.
Mais pourquoi les psychanalystes sont-ils réfractaires à l’évaluation ?
« La matière de la psychanalyse, c’est la vie, pas celle que le savant
dissèque, mais celle dont une personne peut témoigner par la parole et
qui permet de construire une vie », a rappelé Philippe De Georges en
introduction. « Une part essentielle de ce qui se dit, c’est la
répétition, l’éternel retour du même. Ce qui rend possible le
changement, c’est au contraire l’inattendu, la surprise, l’inespéré,
l’inouï, l’inattendu – soit la contingence », a-t-il ajouté.
« Accueillons l’aléatoire et l’improbable, car c’est cela qui fait coupure, qui permet la liberté et la création. »
Philippe De Georges, psychanalyste
Voilà pourquoi les artistes, créateurs, juges, universitaires,
éducateurs ou psychanalystes refusent les grilles d’évaluation et les
carcans administratifs.
Isabelle This, professeur d’économie à Paris et membre de « Sauvons la
recherche » est venue, comme elle l’avait fait à Paris, exposer
l’entreprise de formatage en cours dans la Recherche et l’Université
française, sommées de faire la preuve de leur utilité sociale et de
leur rentabilité économique. L’artiste et universitaire Franck Renucci
a prolongé son propos en montrant comment « les imposteurs incompétents
de l’évaluation contrôlent le formatage en cours » : dans les textes
récents de réforme de l’enseignement et de la recherche, « s’effectue
un glissement des valeurs symboliques vers le chiffrage ». Au prétexte
de dégager des prétendues « valeurs communes », il s’agit toujours de
faire accepter les valeurs managériales de performance et d’efficacité
économiques, et leur mesure par l’évaluation.
Anne Juranville, professeur de psychologie clinique à Nice, à partir de
l’actualité artistique et d’œuvres de militantes féministes, a souligné
la folie de l’époque, qui, quand elle prétend tout régir de l’humain,
témoigne d’une vision extrémiste et totalitaire dont on peut se
demander ce qui l’emporte, de son cynisme, ou de son aspect borné. «
Cette utopie, fondée sur l’impérialisme phalliciste de l’Un, requiert
un sujet anonyme, réduit au machinisme de la pulsion, désubjectivé,
apte à faire tourner la grande machine du monde ». Face au « tout est
possible » du discours scientiste, la seule réponse c’est d’opposer
l’impossible, au sens du réel. Seule l’incomplétude du pas-tout peut,
comme un grain de sable, venir enrayer la machine.
« La volonté de maîtrise est un fantasme, voire un délire. C’est le ratage qui est la vérité du sujet. »
Anne Juranville, Professeur de psychologie clinique
L’ancien Doyen de la faculté de droit de Nice Robert Charvin, ainsi que
le juge des enfants Côme Jacqmin ont donné une illustration concrète de
cette utopie. Robert Charvin a rappelé que le modèle de référence est
aujourd’hui celui de « l’entreprise-providence ». Son modèle
techniciste de recherche de la performance s’applique partout, y
compris dans l’enseignement supérieur, dans le droit ou dans les
rapports sociaux. Il s’agit d’obtenir de chaque individu qu’il adhère,
qu’il consente à ce modèle, ce qui ne s’obtient plus par la loi, mais
par le contrat, promu fallacieusement comme étant l’apogée de la
liberté… Le juge pour enfants Côme Jacqmin, s’interrogeant sur la
mission de la justice, constitutionnellement garante des libertés,
s’est pour sa part demandé combien de temps serait préservée « la part
du doute dans l’acte de juger ». Il a estimé qu’il ne saurait être
question de se soustraire à une demande d’évaluation formulée
démocratiquement. Mais comment mesurer la qualité des décisions de
justice et l’indépendance des juges, qui est ce à quoi ils tiennent le
plus ?
« Les chiffres parlent d’eux-mêmes, inévitables et lisses comme une patinoire. »
Nicole Caligaris, écrivain, « Os du doute »
Enfin, puisque « l’artiste toujours précède le psychanalyste » et même,
lui fraye la voie, le reste de l’après-midi a laissé place à la
littérature et à la poésie, à la sculpture, à l’inattendu. Bernard
Pagès est venu présenter un film consacré à son travail de sculpteur,
belle démonstration de l’incommensurable singularité du geste créateur.
Puis la rediffusion d’une mise en scène radiophonique a permis au
public de découvrir l’extraordinaire « Os du doute » de Nicole
Caligaris, une satire particulièrement virulente sur l’aliénation
contemporaine à idéologie managériale. La salle s’est ensuite
transportée dans l’aventure d’une rencontre avec le peintre surgi du
brouillard que l’écrivain Maryline Desbiolles arrache à l’oubli dans «
Les draps du peintre », son dernier roman. Le poète Pierre Le Pillouer
rebondissait avec un poème en « Sphère », portant avec humour le feu du
fer des mots dans les visions trop carrées qui régissent le monde de
l’édition, les rares cénacles abritant encore des poètes étant
désormais eux aussi sommés d’user des mots étranges des managers.
« Je ne veux pas faire la sieste, je veux m’endormir de tout mon cœur
dans la nuit de l’histoire, et connaître sa boiterie sans nom… »
Maryline Desbiolles, écrivain, « Les draps du peintre »
Sans doute comptera-t-on d’ailleurs parmi les créateurs les
psychanalystes qui ont conclu cette rencontre sur l’écoute du sujet, la
réinvention de la psychanalyse, la création des CPCT, et ces
incomparables solutions qu’inventent les sujets que sont leurs patients
pour se soutenir dans l’existence. Irréductibles, intraitables,
psychanalystes et créateurs démontrent que ce par quoi ils se laissent
surprendre, ce ne sont ni les grilles, ni les tarifications,
évaluations, et autres quantifications - mais bien par le sujet, ses
surprises et son invention.