es faits sont têtus. C'est au moment où la direction des ressources humaines de Renault expliquait
"être sur la bonne voie" pour
résoudre la question des suicides au Technocentre de Guyancourt
(Yvelines) qu'on apprenait, le 11 mars, que le salarié d'un prestataire
de service, travaillant sur le plus gros site du constructeur
automobile français, se donnait la mort. Ce nouvel épisode dramatique
souligne la difficulté d'appréhender le suicide au travail. La mise en
place d'un plan d'action, objectif à la clé, est nécessaire mais pas
suffisant. Ce qui peut fonctionner pour un plan de réduction des coûts
ou le lancement d'un nouveau projet peut se révéler inopérant lorsqu'on
touche à la complexité de la psychologie humaine.
Difficulté supplémentaire : le suicide au
travail ne relève pas d'une problématique spécifique à telle ou telle
entreprise. On le voit, les cas se multiplient, mois après mois :
France Télécom, HSBC, BNP Paribas, La Poste, EDF, Sodexho, Ed, IBM...
Aucun secteur d'activité n'est épargné. Toutes les tailles d'entreprise
sont concernées. Cela tend à démontrer qu'on est en présence d'un
phénomène de société, plus large et plus complexe qu'un
dysfonctionnement isolé de tel service ou tel atelier.
Cependant,
en l'absence de statistiques fiables, il serait un peu rapide d'en
conclure que le phénomène prend une ampleur subite et exponentielle. La
révélation des suicides permet juste de matérialiser un sentiment
diffus que les conditions de travail se dégradent. Elle est aussi le
signe que la loi du silence qui a régné sur le sujet est en train
d'être rompue. Beaucoup de directions d'entreprise, avec la complicité
de certains syndicats, ont longtemps évacué le problème en le mettant
sur le compte des "problèmes personnels et psychologiques" rencontrés par les victimes, sans s'interroger sur les organisations du travail et la façon de les faire évoluer.
Même
si faire le lien entre conditions de travail et passage à l'acte reste
éminemment délicat, reconnaître les faits, en parler dans l'entreprise
et commencer à se questionner sur les causes constitue
incontestablement un progrès. "Quand le stress dans l'entreprise atteint des niveaux préoccupants, on ne peut pas l'ignorer", admet Carlos Ghosn, PDG de Renault (Le Monde
du 15 février). Direction des ressources humaines, syndicats,
associations commencent à s'emparer du sujet et on ne peut que s'en
féliciter. Le rapport Nasse-Légeron, remis le 12 mars au ministre du
travail, Xavier Bertrand, va également dans le bon sens en proposant de
conduire systématiquement une "autopsie psychologique" quand le
suicide est commis sur le lieu de travail ou quand les ayants droit
réclament une reconnaissance en accident du travail. Mais l'approche
reste encore trop restrictive, le rapport estimant que "suicide au travail ne veut pas dire systématiquement suicide lié au travail". Or les spécialistes savent que le lieu où l'on se donne la mort n'est jamais anodin.
Au-delà
de cette réserve, les timides avancées enregistrées ces derniers mois
sont précieuses mais il faut aller plus loin. Reconnaître qu'il y a un
sujet est une chose. En faire la bonne interprétation en est une autre.
Et, sur ce plan, le discours de Laurence Parisot, présidente du Medef,
montre qu'il y a encore beaucoup de chemin à parcourir. Réagissant, le
21 février, à deux suicides, l'un chez France Télécom et à l'autre à La
Poste, Mme Parisot a déclaré sur RMC : "Je pense que c'est très lié au climat général qu'il y a dans notre pays, parce que tout est plus dur, a-t-elle estimé. C'est plus dur pour l'entreprise de dégager des marges (...)." et d'ajouter : "Si
nous avions des conditions économiques globales plus favorables, je
pense aussi que ça atténuerait la pression qu'il y a dans le travail."
UNE PRESSION PERMANENTE
Cette
analyse amène plusieurs interrogations. D'abord, on peut se demander
s'il existe une corrélation entre la compétitivité d'un pays, celle
d'une entreprise et le taux de suicide au travail. Par exemple, peut-on
soutenir qu'un pays comme le Japon, qui n'a pas la réputation de
connaître des problèmes de compétitivité, serait plus épargné que la
France par ce phénomène ? Le fait que le terme karoshi -
littéralement : mort par surtravail - ait émergé au Japon dès les
années 1960 apporte un début de réponse. De la même façon, il reste à
prouver que la Bulgarie, l'Ukraine ou l'Egypte connaissent des taux de
suicide supérieurs au nôtre, sous prétexte d'un moindre niveau de
compétitivité. Mme Parisot part du constat que "les relations dans le travail se sont hypertendues ces quinze dernières années"
du fait de la difficulté des entreprises à dégager des marges. Mais on
peut aussi inverser le postulat. N'est-ce pas parce que depuis quinze
ans les entreprises cherchent à améliorer sans cesse leur rentabilité,
dans un contexte de concurrence exacerbée, que la pression au travail
s'est accrue ?
Croire qu'il suffit d'améliorer la rentabilité des
entreprises pour aboutir à de meilleures relations de travail semble
tenir plus de l'idéologie que de l'empirisme. N'est-ce pas en plein
déploiement du fameux "contrat Renault 2009" - qui vise à doubler en
quatre ans la rentabilité du constructeur - que la vague de suicides a
touché le Technocentre ? A contrario, une entreprise avec une
rentabilité moyenne est-elle plus anxiogène qu'une autre ? Rien ne
permet de l'affirmer. Ce qu'on sait en revanche, c'est que dans le
"monde idéal" de l'économie libérale, atteindre des objectifs de
compétitivité est un système sans fin, qui réclame une pression
permanente pour se maintenir au niveau des meilleurs. Ne parle-t-on pas
de guerre économique ? Il est peut-être rassurant de penser que gagner
cette guerre serait l'antidote de la souffrance au travail. Mais on
sait très bien que la course folle de la productivité ne supporte aucun
répit et qu'elle engendre de plus en plus de pression.
Si des salariés se suicident, c'est en grande partie la faute des "conditions économiques globales", nous dit Mme Parisot. Mais alors, quid de la responsabilité des entreprises et de ceux qui les dirigent ? "Même si ça se passe sur le lieu de travail, ce n'est pas toujours lié à des facteurs liés au travail (...)",
ajoute-t-elle. Cette présentation tranche avec le discours dominant du
monde des affaires, qui ne cesse de revendiquer et de s'arroger de plus
en plus de responsabilités sociétales. Le concept d'"entreprise
citoyenne" prospère, mais visiblement en oubliant tout un pan des
obligations qui incombent à la sphère économique. Ce n'est pas en se
retranchant derrière la conjoncture que les entreprises contribueront à
surmonter la question du suicide mais en s'engageant dans une remise à
plat, profonde et sincère, de l'organisation du travail.
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