|
La
psychiatrie universitaire d'aujourd'hui se présente comme scientifique.
Les travaux de J. Cottraux et M. Bouvard montrent qu'elle consiste en
une pratique du questionnaire aux fins d'évaluation. [1] Méthode
d'évaluation et principes philosophiques permettent de saisir qu'il
s'agit en réalité d'une fausse science.
Dès
le mois de décembre dernier, à son Cours de l'Orientation lacanienne,
lors d'entretiens avec Jean-Claude Milner, Jacques-Alain Miller
dénonçait l'imposture de l'évaluation. Les Entretiens sur l'évaluation
sont aujourd'hui publiés. [2] Jacques-Alain Miller éclaire ce que
comporte cette fausse science promue par le discours universitaire.
Elle est commandée par la visée perverse d'obtenir la division du sujet
au bénéfice de la jouissance de l'expérimentateur. Les principes de
cette «science» sont ceux d'une psychopathologie fondée sur une
orientation matérialiste des sciences de l'esprit. En France, la
psychopathologie de D. Widlöcher soutenue par la psychiatrie de J.- F.
Allilaire sont au service de ces thèses. [3]
À l'Université, la recherche en psychiatrie
établit toutes sortes de protocoles et d'échelles d'évaluation. Elle
promeut, elle aussi, un être évalué équivalent et mesurable. Les
applications de ces recherches sont avant tout économiques. C'est
pourquoi, le traitement devient explicitement «un contrat
thérapeutique». Les buts thérapeutiques s'en déduisent. Ils ne visent
pas la singularité du sujet, trop coûteuse, pour une meilleure
rentabilité, ils doivent être applicables à tous indifféremment. Les
calculs statistiques, caution scientifique de cette méthode sont
destinés à l'obtention de subventions de l'État. La recherche consiste
en une pratique incoercible du questionnaire, baptisé «outils de
recherche». Cette pratique habille une méthodologie discutable et une
idéologie douteuse. Pour le montrer je ferai sept remarques.
LA CLINIQUE
La clinique de la psychiatrie universitaire
française est issue des classifications du DSM reprise par la CIM et
validée par l'OMS. Ces classifications élaborées par des chercheurs
cognitivo-comportementalistes sont fondées sur des évaluations et des
calculs statistiques. L'usage de calculs statiques du DSM masque des
problèmes à ce jour non résolus, de fiabilité comme de validité. [4]
C'est sans doute une des raisons pour lesquelles le nombre de pages ne
cesse d'augmenter à chaque nouvelle édition.
Le DSM est un manuel de statistiques passé de
500 à 1000 pages de la version III à la version IV de janvier 2004 sans
qu'aucune avancée clinique ne le justifie. Dans ces classifications, il
n'est jamais question ni du sujet ni de clinique du cas, mais du
consensus des psychiatres. La dictature du consensus a remplacé la
clinique du sujet, délaissée au profit d'une résorption de la
psychiatrie par les champs biologique et social. En effet, dès la
troisième version du DSM, clinique psychiatrique classique et apports
de la psychanalyse ont disparu. La caution scientifique recherchée
transforme la psychologie en affaire d'apprentissage conformément aux
thèses cognitivo-comportementales. [5] L'appoint des neurosciences et
de la sociologie achève de construire la psychiatrie «scientifique»,
c'est-à-dire bio-psycho-sociale. [6] Elle peut alors s'ouvrir à
l'épidémiologie représentée en France par Viviane Kovess soutenue par
D. Widlöcher. [7]
L'Épidémiologie EN «SANTÉ MENTALE»
C'est l'épidémiologie des maladies organiques
qui a inspiré la classification du DSM. L'impossible définition de
norme mentale de la santé rendait tout aussi impossible l'existence
d'une épidémiologie dans ce champ. Depuis 1978, l'OMS fait exister «la
santé mentale». Elle a ainsi ouvert la voie à la création de
l'épidémiologie en santé mentale, discipline «scientifique» de la
psychiatrie d'aujourd'hui. Elle étudie la fréquence et les facteurs de
risque des maladies mentales. Elle procède par évaluation c'est-à-dire
par la pratique des questionnaires. Elle ne recule pas devant
l'organogenèse des troubles mentaux. Les facteurs de risques des
troubles mentaux sont imputés entre autres à l'environnement et cela,
en vertu du modèle génétique de l'interaction de l'organisme et du
milieu dans la survenue de troubles organiques. La causalité sociale
des pathologies mentales admise, la recherche en épidémiologie n'hésite
pas à procéder à des études dites «catégorielles» des maladies mentales
c'est-à-dire, selon le type de «population».
Ce type d'études est vivement critiqué, mais
l'étude de facteurs de risques bio-sociaux en matière de maladie
mentale est prise au sérieux. L'absence de relation intime avec un
partenaire «masculin» ou plus de trois enfants au foyer est reconnu
entre autres, comme facteur de risque du fourre-tout de la dépression.
Plus généralement, il est proposé de changer l'environnement pour
changer la pathologie mentale. C'est le principe de déplacer les villes
à la campagne et réciproquement. En cas de résistance à ce type de
programme, on peut se demander quand se fera jour la nécessité de
changer le peuple ? Le projet de solution définitive est celui de
l'exclusion du système de soins pour cause de manque de rentabilité. W.
Reich soutenait en son temps une causalité sociale du symptôme [8].
Freud condamnait déjà cette dérive en montrant que le refoulement n'est
pas affaire de société, d'éducation mais d'angoisse de castration qui
n'est épargnée à aucun être humain vivant. Avec Lévi-Strauss, Lacan
démontrait dès son Rapport de Rome, que la société n'est pas opposée au
sujet, car société et sujet sont deux effets de langage.
LA MÉTHODE DU QUESTIONNAIRE
Classification et quantification sont au service
de la méthode «objective» des questionnaires d'évaluation. L'objectif
principal est « de quantifier, codifier et d'observer un comportement
actuel. » Et, « La méthodologie consiste à poser de la manière la plus
objective possible les questions et à élaborer un protocole dont la
réalisation permet de répondre à celles-ci en sélectionnant des mesures
adaptées » [9]. L'objectivité des questions comme la sélection des
mesures dans cette méthodologie doivent retenir notre attention. Les
questions objectives sont exclusivement celles de l'expérimentateur
cognitivo-comportementaliste. C'est la série de ces questions-là qui
constitue «les protocoles de recherche». Ils sont appliqués à un
découpage infini des symptômes de telle sorte qu'il existe des dizaines
de questionnaires par symptômes recensés.
La sélection des mesures « adaptées» consiste
en une cotation sommaire, qui va le plus souvent de un à quatre selon
que la réponse au questionnaire retient : pas du tout, un peu,
beaucoup, etc. Le principe de cette quantification est celui de
l'effeuillage de la marguerite. Le but ici n'est pas de conter
fleurette mais, de faire passer l'appréciation subjective de la qualité
à «l'objectivité» de la quantité. C'est pourtant cette cotation qui
fait ensuite l'objet de calculs statistiques toujours plus
sophistiqués. L'usage des statistiques est la caution scientifique de
l'évaluation. Les protocoles de recherches et les évaluations
«scientifiques» ne sont que des questionnaires établis par
l'expérimentateur. Il y a deux sortes d'évaluations : l'auto-évaluation
où il est demandé à l'individu de cocher des cases et les
hétéro-évaluations où au moins deux expérimentateurs cochent les mêmes
cases du même questionnaire que l'individu. Si leurs résultats sont
différents, le calcul dit Kappa établit une moyenne ou fidélité
inter-juge qui doit masquer la subjectivité des expérimentateurs. Or,
la fiabilité comme la validité de ce type de procédure reprises au
DSM sont impossible à établir [10]. C'est
pourquoi, les auteurs notent eux-mêmes que «la vérification de l'outil
de mesure n'est pas la règle.»
On pourrait légitimement interroger l'intérêt
d'une telle méthodologie. J'en isolerai un, celui de la norme. L'usage
du calcul statistique permet un glissement sémantique décisif par
lequel la moyenne statistique devient la norme. La normalité mentale
une fois proférée, ceux qui n'y correspondent pas deviennent des
déviants à rééduquer et à thérapier. On peut en saisir une application
avec la catégorie baroque et inquiétante d'hyperactivité de l'enfant.
Au nom d'un «principe scientifique» de vérité, qui ne saurait sortir de
la bouche des enfants, la subjectivité de l'enfant n'a aucune place
dans les évaluations qui le concernent. L'évaluation de l'entourage et
des «experts » est établie sur le principe de déviation par rapport à
la moyenne statistique, qui devient alors anormalité du comportement.
Ici, l'abjection de la norme comporte d'obtenir des mères qu'elles
consentent aux conséquences de l'«anormalité» de leur l'enfant : non
seulement en matière de rééducation mais aussi de prescription
médicamenteuse. Cette jeune population peut alors enfin devenir une
cible traitée avec efficacité par l'industrie pharmaceutique.
Avec la méthode du questionnaire, le diagnostic
n'est pas référé au sujet, il est toujours auto-référencé. Les
évaluations au moyen des statistiques visent l'isolement de lois et de
variables improbables de causalité psychique ou organique. Dans son
éditorial du Nouvel Âne N° 3, Jacques-Alain Miller défait la machine
d'imposture qu'est l'évaluation.
ÉVALUATION « SCIENTIFIQUE» DES SYMPTÔMES
Soutenus par une idéologie moralisatrice
ravageante, les symptômes sont découpés en petites unités de
comportements ou de cognitions pour viser une signification constante :
Phobie sociale et compétence sociale, Troubles sexuels et problème de
couple en sont deux exemples. Les questionnaires «des peurs» ne
comportent pas plus de 15 à 25 questions. Les questionnaires des
troubles psychotiques sont contraints d'inclure une durée, mais limitée
à un mois et ils ne concernent que les individus qui peuvent être
réadaptés socialement, les autres sont d'emblée exclus. Ces
questionnaires ne comportent pas de réponses du patient, seulement
celles des évaluateurs. Les questionnaires «sexuel et du couple» sont
fondés sur l'existence du rapport sexuel ravalé au rang de relation
sexuelle, toujours «harmonieuse» dont la jouissance doit-être
quantifiée. Un curriculum vitae du couple conçu comme nécessairement
hétérosexuel et légitime quantifie l'entente des partenaires avec neuf
questions en particulier : organisation du budget, les bonnes manières,
la philosophie de la vie et bien sûr les relations avec la
belle-famille. Les questionnaires des TOC sont remarquables sur au
moins deux points : d'une part, l'observation du comportement et des
cognitions n'est plus seulement actuelle, elle inclut aussi le passé.
Ce point contredit et invalide la méthode expérimentale de saisie des
données actuelles et observables pour prétendre à l'objectivité. La
pratique des questionnaires achoppe encore sur le problème du temps.
Une des conséquence est le risque de mensonge qui oblige à inclure
d'autres série de questions pour vérifier toujours plus, allongeant
sans cesse la liste de questions, qui peuvent dépasser la centaine.
Pour les TOC, je n'en ai retenu ici que deux : le besoin excessif de
vérifier et le besoin excessif de faire des listes. Le mensonge n'est
qu'un exemple parmi d'autre, qui stigmatise des populations. Il est
admis «scientifiquement» que certains peuples sont plus menteurs que
d'autres comme les Français par rapport aux Anglais. Ce qui doit
retenir ici, c'est moins la désinvolture avec laquelle le paradoxe
d'Épiménide le menteur est congédié pour qualifier l'exception
française, que les applications de ce type de stigmatisation d'abord à
des populations puis à des nations.
LES ÉVALUATIONS DE LA PERSONNALITÉ
Les questionnaires sur les comportements
observables ayant montré leurs limites, il est nécessaire d'en inventer
d'autres, dits de personnalité pour en justifier les impasses. Ceux qui
sont établis par les psychiatres doivent établir les déviations de la
personnalité et ceux qui sont définis par les psychologues doivent
quantifier la personnalité dont l'origine serait à la fois la génétique
et l'apprentissage. L'avantage est clair. Ces premières classifications
étant inopérantes, la cause peut être imputée à la personnalité définie
à partir de facteurs génétiques et neurologiques, qui excluent liberté
et responsabilité du sujet. La recherche universitaire peut alors
justifier l'usage de la manne financière de l'État en matière de santé
mentale et nourrir toujours plus un biologisme soutenu par l'industrie
du médicament.
Les désaccords sur les questionnaires de
personnalité sont l'occasion de violentes polémiques. Là encore la
solution est celle du consensus. Cette fois, il ne concerne même plus
le contenu des facteurs à évaluer mais, seulement leur nombre. Ils sont
cinq. L'enjeu est celui du Big Five ou OCEAN le bien nommé tant la
dérive sans limites est folle. Faire de la personnalité un problème de
sociobiologie permet de déplacer l'impasse du comportement, toujours
rééduquable à celle de la personnalité plus difficile à modifiée au
motif qu'elle est affaire de génétique. Déplacer le problème ne veut
pas dire le résoudre. La pastorale de l'évaluation n'envisage que le
versant kantien du bonheur en éliminant son versant sadien du bonheur
dans le mal, qui embarrasse des siècles de penseurs. Tous achoppent
donc sur le problème de la dépendance à la récompense déjà isolé par
Torndike[11]. Comment, sans la jouissance la pulsion de mort, rendre
compte de la persistance d'un comportement néfaste en dépit de
conséquences catastrophiques pour l'individu ?
LES TCC (THÉRAPIES COGNITIVO-COMPORTEMENTALISTES)
Elles sont une application directe des
recherches universitaires. La médecine comportementale, devenue
aujourd'hui «psychologie de la santé» impose l'idée qu'il existerait
une santé psychique [12]. Que ce soit l'idéal éthologique du
comportementaliste ou celui de la machine intelligente artificielle du
cognitiviste, il s'agit dans tous les cas de nier à l'individu sa
dignité d'être parlant et la vérité de sa plainte.
Ces thérapies sont des apprentissages
standardisés méthodiques et brefs pour cause de rentabilité. [13] Les
thérapeutes, éducateurs se qualifient eux-mêmes de pédagogue. Le
traitement est conçu comme l'interaction du thérapeute avec l'individu
ou «apprenant». C'est une pédagogie qui se veut démocratique grâce au
«contrat de thérapeutique pour une gestion de soi» [14]. L'efficacité
de ces méthodes, fondée en partie sur la suggestion n'est pas à mettre
en doute. Une des limites vaut la peine d'être notée. La vérité du
symptôme étant exclue, un traitement utilise la méthode d'arrêt de la
pensée. Les TCC doivent reconnaître leur échec car non seulement les
pensées obsessionnelles ne cessent pas, mais de plus les obsessions ont
tendance à être remplacées par d'autres. Maîtriser la jouissance du
sujet est bien l'objectif de ces thérapeutiques éducatives. Et, le
fantasme sadique de l'expérimentateur apparaît clairement : depuis
Watson, qui provoquait une terreur expérimentale chez un bébé de onze
mois jusqu'aux plus récentes thérapies cognitvo-comportementalistes,
qui n'hésitent pas à utiliser des décharges électriques chez les
déficients mentaux récalcitrants à ce type de traitements [15]. Le
sujet forclos ne cesse pas de faire retour lié au réel de la jouissance
toujours singulière du symptôme. Dans sa recherche d'une causalité,
Freud a toujours ménagé le choix du sujet. Lacan l'appelait
l'insondable décision de l'être. Freud, qui a débuté avec les
scientistes, dénonçait déjà l'hypocrisie de leur refus à reconnaître la
cause sexuelle des névroses. Le mathème du discours universitaire de
Lacan montre que le savoir en position de maître abrite la jouissance
masquée du maître. Le traitement autoritaire du mal-être du sujet
contemporain par l'éducation standardisée valable pour tous mérite-t-il
la qualification de «psychiatrie scientifique» ?
EXCOMMUNICATION DE LACAN ET FORCLUSION DE FREUD
L'idée des cognitivo-comportementalistes qu'il
existerait une santé mentale est un délire scientiste qui doit être
dénoncé. Il est soutenu par les philosophies matérialistes qui
rejettent le cogito et la dualité de l'âme et du corps. Ils entendent
incarner le sujet dans les plis du cerveau. Le corps identifié à
l'organisme semble une évidence contre toutes les découvertes de Freud.
Il démontrait en effet, que le corps souffrant ignore l'anatomie mais
pas le langage. Pour les matérialistes, le problème à résoudre est
celui du concept qui doit remplacer celui de l'âme trop daté.
Conscience et inconscient pourraient convenir à
la condition d'être revisités. C'est ce qu'accomplissent certaines
philosophies des sciences de l'esprit. Dans son Traité de
psychopathologie, Widlöcher, actuel président de l'IPA soutient les
mêmes thèses. De l'invention de Freud, il ne reste que le nom de
psychanalyse. Tous ses concepts sont soit exclus, soit revisités, dans
tous les cas ils sont jugés périmés au nom de la science. Le sujet, qui
n'est pas une entité visible doit être rejeté ; la pulsion, qui ne
tient pas assez compte du «biologisme premier» de Freud doit être
redéfinie selon les apports de la biologie moderne ; le corps est
réduit à l'organisme ; les affects en général et l'angoisse en
particulier sont affaires de neurotransmetteurs ; le refoulement n'est
pas le fait de l'angoisse de castration mais de la société ;
l'inconscient doit être ramené à des cognitions automatiques et le
symptôme est réponse quantitative erronée qui doit être corrigée. Il ne
contient aucune valeur de vérité.
L'enjeu de l'excommunication de Lacan par l'IPA
se révèle donc pour ce qu'il est : la forclusion de Freud et de la
psychanalyse. Cette philosophie matérialiste qui soutient les sciences
de l'esprit est un fossoyeur de la psychanalyse. L'idée de santé
mentale avec des normes quantifiables du cognitivo-comportementalisme
vient aussi de là. Ce type de philosophie masque l'impossible
définition de la guérison «mentale». Si la guérison est le retour à un
état premier normal, comment définir l'état premier du mental auquel la
guérison ferait retour ? Cela relève de l'indécidable logique disait
Lacan.
Les méthodes contestables de l'évaluation sont
au service de principes d'une philosophie matérialiste qui fait de
cette science psychiatrique, un scientisme. L'éthique de la
psychanalyse de Freud et de Lacan permet d'isoler une série d'impasses.
Évalué, le sujet perd sa singularité et devient
strictement interchangeable, c'est une des formes de la forclusion du
sujet par la science.
La fiabilité temporaire n'est que l'arbitraire
de l'horloge de Huygens, supercherie de la science dénoncée par Bergson
dès 1912 dans l'Âme et le corps et plus récemment par J.-A. Miller, qui
lui donnait son concept de forclusion du temps par la science dans son
Érotica del tiempo [16]. Aucune coupure arbitraire du temps opérée par
la science ne rendra compte de la temporalité du sujet et de celle de
sa jouissance qui n'est pas interchangeable. La pratique de la séance
lacanienne à durée variable en est déduite.
Le questionnaire qui donne des réponses à cocher
met en scène, un Sujet supposé Savoir ventriloque. C'est une tentative
d'objectiver le Sujet supposé Savoir. Les problèmes soulevés par les
qualia et les attitudes propositionnelles [17] montrent qu'aucune liste
de questions aussi longue soit-elle ne parviendra à objectiver le Sujet
supposé Savoir. Les objections d'un P. Churchland sont de peu de poids
face à la critique d'un H. Putnam qui dénonce la métaphore du cerveau
«ordinateur» : l'humain ne trouve dans l'ordinateur, que ce qu'il y a
mis.
L'usage des chiffres poursuit un double but.
D'une part, ramené à l'état de nature, l'être parlant serait enfin
écrit comme elle, en langage mathématique. Cette réification de l'être
postule que deux choses numériquement identiques doivent avoir les
mêmes propriétés. C'est ici un usage abusif du principe des
indiscernables de Leibniz. Et, d'autre part l'usage des chiffres n'est
qu'une tentative de faire virer la jouissance à la comptabilité et
comme telle vouer à l'échec.
Ici se vérifie le dit lacanien « tout le monde
délire ». L'inquiétant est que ce délire se trouve au poste de commande
et n'hésite pas à vouloir réglementer la vie privée en matière de
«santé psychique» y compris dans les écoles de la République [18].
Les questionnaires ne sont qu'une méthode au
service d'un principe, soit ce qu'on met en premier. C'est une autre
façon de trouver le lapin dans le chapeau à la condition de l'avoir mis
avant. Méthode et principes constituent un océan de fausse science, un
scientisme qui doit être défait. Mais, sous des allures de statistiques
ce qui est inacceptable, c'est le fantasme pervers qui le commande. En
tant que psychiatre, c'est un sentiment de honte qui m'affecte devant
les méfaits perpétrés par des confrères. Et, je ne suis pas résignée à
ce type de dérive qui n'a rien d'inéluctable. Il convient de la
combattre méthodiquement et de mettre à l'épreuve que pour nous
l'éthique de la psychanalyse héritée de Freud et de Lacan et transmise
par Jacques-Alain Miller est une valeur qui mérite qu'on se batte pour
elle.
__________________________________________________________________
[1] J.Cottraux et M. Bouvard, Protocoles et
échelles d'évaluation en psychiatrie et en psychologie, 3e édition,
Masson, Paris, 2002, et M. Bouvard, Questionnaires et échelle
d'évaluation de la personnalité, 2e édition, Paris,2002, Masson.
[2] Miller J.-A., Milner J.-C., Évaluation, Entretiens sur une machine d'imposture, L'instant de voir, Agalma, 2004, Paris.
[3] Daniel Widlöcher, Traité de
psychopathologie, Paris, PUF, 1994 ; Le livre blanc de la psychiatrie,
Paris, 2003, John Libbey Eurotexte et Fédération Française de
psychiatrie et I. Gasman, J.-F. Allilaire, Psychiatrie de l'enfant, de
l'adolescent et de l'adulte, Masson, Paris, 2003.
[4] Kirk S., Kutchins H., Aimez-vous le DSM ?, (1992), Institut Synthélabo, les empêcheurs de tourner en rond, 1998, Paris,
[5] Schizophrénies débutantes, Diagnostic et
modalités thérapeutiques, Sous la direction de F. Petitjean, M.
Marie-Cardine avec les experts, Conférence de consensus 23 et 24
janvier 2003, Paris, Hôpital Sainte-Anne, 2003, John Libbey Eurotext,
Paris et Fédération Française de Psychiatrie
La crise suicidaire, Reconnaître et prendre en
charge, avec les experts, Conférence de consensus 19 et 20 Octobre
2000, Paris, Hôpital de la Salpêtrière, 2001 ? John Libbey Eurotexte,
Paris et Fédération Française de psychiatrie
[6] Lalonde, Aubut, Grunberg et collaborateurs,
Psychiatrie clinique, une approche bio-psycho-sociale, T1 et T2, 1999,
Gaëtan Morin, Montréal, Paris,
[7] Kovess Viviane, Épidémiologie et santé mentale, Paris, 1996, Flammarion Médecine-Sciences (préface Daniel Widlöcher)
[8] «Frenczi et Reich», Ornicar ? 35, 1985-86, Paris, Navarin
[9] Bouvard et Cottraux, op.cit., p 3
[10] Aimez-vous le DSM ?, op.cit.
[11] Aflalo A., «La psychanalyse et les psychothérapies», La promesse de bonheur, ACF, Bibliothèque Confluents, 1995, Paris.
[12] Cottraux J., «Thérapies cognitives», EMC Psychiatrie, 37-820-A-50
[13] Légeron P., Van Rillaer J., «Approche
théorique des thérapies comportementales et cognitives chez l'adulte»,
EMC Psychiatrie, 37-820-A-40
[14] Mirabel-Sarron C., Véra L.,«Techniques de thérapies comportementales», EMC Psychiatrie, 37-820-A-45
[15] EMC Psychiatrie op. cit.
[16] Miller J.-A., Erotica del tiempo y otros textos, Tres Haches, 2001, Buenos Aires
[17] dénoncés par Frank Jackson dans What Mary Didn't Know cf Quillot R., Le corps et l'esprit, Ellipse, 2003, Paris
[18] Catheline Nicole, Psychopathologie de la scolarité, de la maternelle à l'Université, Paris, 2003, Masson |