Antidépresseurs et suicide : les leçons d'un échec
Pierre Sidon
Colloque déprime-dépression, Ministère de la santé, sous le Haut patronage et en présence de la Ministre, Mme Roselyne Bachelot-Narquin, 1er février 2008
« La langue de ces gens-là a une finesse extrême pour rendre les nuances les plus fugitives du sentiment » Stendhal, De l’amour en Provence jusqu’à la conquête de Toulouse en 1228, par les Barbares du Nord, De l’Amour, Paris, 1822.
"Il suffit en fait que je dise : « je suis triste… », pour que n’importe quelle personne sache exactement ce que je ressens", Pr Bruno Falissard, Mesurer la subjectivité en santé, Masson, 2001.
Dans la plupart études statistiques publiées depuis vingt ans, les nouveaux antidépresseurs présentaient de nombreuses vertus : outre leur efficacité, ils étaient peu générateurs d'effets indésirables. Et puisqu'ils traitaient la dépression, ils prévenaient le suicide.
Dans la pratique néanmoins, les effets thérapeutiques apparaissaient inconstants, souvent inférieurs à ceux des antidépresseurs de référence face à une situation de dépression sévère, en tous cas imprévisibles : on est toujours dans la situation décrite ainsi par Lacan : « On tempère, on obnubile, mais on ne sait pas ce qu’on fait. » (Discours aux psychiatres). Quant aux effets indésirables, ils étaient nombreux et la tentative de suicide ou le suicide en faisait partie, souvent même commis par intoxication avec le traitement lui-même. Les laboratoires pharmaceutiques et leurs alliés universitaires répondaient : ce n'est pas le médicament, c'est la maladie, preuves statistiques à l'appui, toujours.
L'année 2008, avec son lot de nouvelles révélations, sera-t-elle décisive ? Rien n'est moins sûr : depuis des années nous sommes maintenant habitués aux signaux d'alerte multiples et aux controverses qui s'ensuivent : témoignages de cliniciens indépendants, faits divers et procès réglés par indemnisation aux EU, mises en garde des autorités après méta-analyses des données… Rien n'y fait : la prescription ne faiblit pas, ou presque. Et lorsqu'elle faiblit, de nouvelles forces se lèvent pour la relancer au moyen de campagnes d'information sur « la maladie », de la formation des médecins confiée aux visiteurs médicaux, bientôt peut-être de la publicité directe au consommateur en France.
Pourtant, en ce début d'année 2008, deux nouvelles informations défraient la chronique : d'abord le New England Journal confirme que les laboratoires ont systématiquement occulté les résultats négatifs de leur études cliniques, grâce à quoi ces nouveaux produits arrivent à peine à se montrer supérieurs au placebo. Ensuite une étude évoque la publication des chiffres suédois du suicide pour l'année 2006. On y apprend notamment que plus de la moitié de la totalité des suicides féminins comportaient une prescription d’antidépresseurs depuis au moins six mois ; ce qui remet en cause l'affirmation du rôle protecteur des antidépresseurs sur le suicide. Néanmoins, la psychiatrie suédoise refuse de considérer ces chiffres comme une base valable de discussion. Il est vrai que l’on pourra toujours affirmer que le chiffre des suicides aurait été encore plus important sans antidépresseurs.
Il y a aujourd'hui deux discours extrêmes qui s'affrontent : d'un côté,
on proclame que les antidépresseurs préviennent le suicide et que le
suicide, s’il survient sous traitement ne peut être dû qu'à ce qu'il
est coutume d'appeler, en médecine : « l'histoire naturelle de la
maladie » et en aucun cas un effet du médicament. Et, de l'autre on
estime à la fois que les antidépresseurs sont inefficaces et qu'ils
provoquent aussi de graves effets indésirables psychiques, tels le
suicide. Les nouveaux antidépresseurs ont été « vendus » comme une
panacée. Ce mythe semble avoir vécu. Mais alors, s'ils possèdent les
mêmes effets indésirables que les anciens antidépresseurs, est-il vrai
qu'ils sont, de plus, inefficaces ? Cela ne tient pas debout.
L'affrontement de ces deux thèses extrême quant au rôle des
antidépresseurs sur le suicide résulte, pour une part, de la séparation
artificielle de l'efficacité et des effets indésirables. Et pour
l’autre part de l’idéalisation du médicament, d’une sorte de
substantialisme. Jadis, avant l'avènement des nouveaux antidépresseurs,
l'effet indésirable psychique était tout simplement imputé à l'action
même de l'antidépresseur, à ses vertus désinhibitrices. Cela ne faisait
pas débat, et tous les praticiens admettaient le caractère hautement
spécialisé de la prescription antidépressive, et la réservaient à la
maladie dépressive la plus grave qui portait encore le nom de «
mélancolie ».
Le manichéisme qui a installé l'idée d'une panacée pourrait aujourd'hui
se retourner et conduire à rejeter les antidépresseurs en bloc.
Philippe Douste-Blazy avait évoqué l'interdiction de la prescription
aux mineurs fin 2004. Nous avions alors publié une tribune dans Le
Monde pour prôner plutôt une attitude centrée sur la responsabilité des
prescripteurs. Mais comment cette responsabilité peut-elle s'exercer
dans une telle confusion ? Qui croire : le clinicien ou les
statistiques ? Si le jugement individuel du clinicien est, par
principe, disqualifié par la médecine des preuves, les méta-analyses ne
se montrent, quant à elles, d'aucun secours : elles se succèdent et se
contredisent au point qu'on ne voit pas ce qui pourrait venir mettre un
point conclusif à cette série. Néanmoins la dissimulation des
laboratoires est maintenant avérée, certains ont été condamnés, tous
doivent publier toutes leurs études désormais (ils se limitent
néanmoins à l'année 2000 ce qui, pour les antidépresseurs ISRS, de
découverte plus ancienne, en ôte considérablement l'intérêt). Toujours
est-il que, comme le dit la Chambre des communes britannique dans son
rapport daté de 2005 sur l'influence de l'industrie pharmaceutique : «
Industry has a bad name » : « l'industrie pharmaceutique a mauvaise
réputation ». Mais je crois qu'on peut tout à fait continuer d’oublier
à nouveau. On a bien oublié le marketing des benzodiazépines dans les
années soixante. Est-ce que c'est un effet des benzodiazépines,
elles-mêmes (qui ont une vertu amnésiante…) ? Dans son exposé du
rapport de l'Office Parlementaire d'Evaluation des Politiques de Santé
(OPEPS), « Le bon usage des psychotropes » et paru en juin 2006, le
Pr. F. Rouillon, affirme que les tranquillisants (benzodiazépines)
surconsommés en France, ne bénéficient pas de campagnes de promotion.
Il en déduit que le rôle du marketing dans la consommation actuelle des
antidépresseurs doit être relativisé. Or l'enquête des parlementaires
britanniques, elle, a abouti au constat que les benzodiazépines ont bel
et bien fait l'objet, à partir des années 60 jusque dans les années 80,
de campagnes de promotion. Et ces campagnes vantaient leur absence
d'effet d'accoutumance, en vue de leur prescription en lieu et place
des barbituriques. L'histoire se répète. Pour éviter que les prochains
psychotropes et les patients ne connaissent à nouveau les mêmes
déboires, il faut examiner les raisons de ce que l'on peut appeler un
échec et proposer un aggiornamento des pratiques qui nous y ont
conduit.
Il s'agit d'un échec de santé publique car l'augmentation faramineuse
de la vente des antidépresseurs depuis vingt ans (multipliée par sept
entre les années 80 et 2000) n'a pas influé favorablement sur le taux
de suicide. On entend aujourd'hui l'argument selon lequel le coup
d'arrêt qui a été porté sur les prescriptions d'antidépresseurs aux
mineurs à la suite des mises en garde de 2004 serait responsable de la
légère augmentation des chiffres constatés chez les adolescents. Alors,
d'une part, on nous dit que l’inflation des prescriptions sans effet
sensible sur le suicide ne prouve pas l'inefficacité des
antidépresseurs et d'autre part on affirme que la légère diminution de
leur prescription depuis trois ans serait responsable d'une
recrudescence des suicides… On reconnaît là une rhétorique bien rôdée
du côté des promoteurs des laboratoires : « face je gagne, pile tu
perds. » Plus généralement, la plupart des spécialistes du suicide sont
d'accord pour dire que sa causalité est d'une complexité telle qu'aucun
indicateur statistique isolé ne saurait être un prédicteur fiable, à
l'exception peut-être du taux de chômage (Kerkhof).
Il s'agit aussi d'un échec pour la profession car le médicament facile
a provoqué une acculturation, une substitution du marketing au savoir
psychiatrique dont la France était l’inventeur et le leader. Nous
estimons qu’elle a vocation à le redevenir. Il faut pour cela faire le
bilan des responsabilités. Comment en est-on arrivé là ? D'abord par
une succession de syllogismes qui concernent la dépression et le
suicide puis par l’amplification de ces erreurs par la méthode
statistique et leur habillage en termes neurobiologiques.
Les syllogismes :
- D’abord on a élevé un symptôme, la dépression, présent dans plusieurs
syndromes ou maladies, au rang de maladie autonome. Imaginez les
conséquences au plan clinique et thérapeutique si l’on faisait de même,
en médecine, avec la fièvre...
- Puis on a assimilé tout affect dépressif à la mélancolie, la plus
suicidogène des situations psychiatriques. Ce qui reviendrait à faire,
par exemple, devant toute céphalée, un diagnostic de tumeur cérébrale
de grade plus ou moins élevé.
- Constatant ensuite que l’affect dépressif était souvent présent dans
les suicides, on a conclu que la dépression, comme maladie, était la
première cause de suicide. C’est un peu comme si on disait que l’arrêt
du cœur est la cause principale de tous les décès.
- Puis l’efficacité des antidépresseurs sur la mélancolie a fait
conclure à une efficacité des antidépresseurs sur tout symptôme
dépressif, donc à leur effet protecteur sur le suicide. Ce serait, par
exemple, en médecine, la chimiothérapie anticancéreuse devant toute
céphalée.
- Cette assimilation de tout symptôme dépressif à une mélancolie à
risque suicidaire permet de contourner l’argument imparable selon
lequel les antidépresseurs n’ont jamais été testés chez des patients
suicidaires : car c’est un fait que les patients suicidaires sont
exclus des essais cliniques, pour des raisons éthiques évidentes.
La méthode statistique :
Pour comparer, il faut compter. Or, comme on apprend à l’école, on
n’additionne pas des carottes et des navets. On transforme donc les
carottes en navets, ou le contraire, selon les goûts. C’est ce que fait
la psychiatrie quantitative, et le Pr Jean-Didier Vincent a évoqué ce
matin les bienfaits de la réduction à six ou sept types d’émotions.
Sauf qu’il ne s’agit pas seulement d’émotions, il s’agit, chez l’être
parlant, des affects… Le Pr Falissard explique que la fabrication des
échelles de mesure quantitative de la subjectivité passe par une
expression « sans réticence » des « opinions atypiques » (Mesurer la subjectivité, p. 58) afin
de procéder à l’élimination, « en priorité, des items ne faisant pas
l’unanimité » (p. 55). Il faut réduire la langue des experts à un
espéranto simplifié minimal qu’on introduira ensuite dans la bouche des
patients afin qu’ils en passent par ces signifiants pour adresser leur
plainte au praticien. Et de plus, cela se passe, la plupart du temps,
par écrit. On pourra alors facilement les computériser.
Par exemple, le
Pr Falissard estime qu’il n’y a aucune ambiguïté lorsqu’on parle de «
tristesse » : « tout le monde sait ce que ça veut dire ». Le malentendu
n’est pas envisagé, il n’y pas de variété, pas de palette ou encore
moins de confusion des sentiment. C’est : vous êtes triste : oui-non.
Une fois, deux fois par jour, moins de dix minutes, plus ?
Le Pr Falissard admet aussi que « les sujets ont parfois
tendance à ne pas proposer spontanément la réponse qui correspond le
plus à ce qu’ils ressentent intérieurement » (p. 66), n’empêche. Et qu’en est-il
du mensonge ? Il est envisagé comme biais. Quelle solution pour
l’empêcher ? « La mise en confiance et la compréhension (l’empathie)
sont les deux principaux recours face à cette possibilité de biais de
mesure » (p. 68). Autrement dit, pour remplir correctement les échelles
de mesure, il faudrait faire à chaque fois au-moins un entretien clinique ! Sauf que lorsqu’il se
confie sur sa pratique, le Pr Falissard décrit une prise de
conscience forte, presque mystique, extatique, en présence de ses
patients ; et à l’inverse, une angoisse qu’il décrit comme psychotique,
lorsqu’il s’agit d’approcher une connaissance de soi-même (Conférence «
Les neurosciences ». Ecouter - Lire ). On ne peut s’empêcher de penser que la réduction
du matériel clinique opérée à des fins de quantification constitue
aussi un traitement de l’angoisse du clinicien.
Toujours est-il que ce recueil de ce qu’on appelle des « données
brutes », n’est pas toujours aussi candide et idéaliste. Il permet les
manipulations les plus discrètes aux conséquences les plus sérieuses.
On en trouve un exemple dans les archives du laboratoire Lilly, saisies
lors du procès Wesbecker ainsi que dans les témoignages reçus à cette
occasion. Wesbecker est cet employé d’imprimerie qui avait assassiné en
1989 huit de ses ex collègues et blessé onze autres avant de retourner
son arme contre lui-même. Il était sous Prozac et les familles des
victimes avaient intenté un procès par « class action » en 1994.
Qu’apprend-on au cours de ce procès ? Que le laboratoire Lilly a
remplacé l’item « idées suicidaires » par l’item « dépression » dans la
surveillance des effets du Prozac lors des essais cliniques. La
substitution transforme la donnée brute imputable au médicament en un
symptôme imputable à la maladie (Prozac, la grande intoxication G.
Hugnet).
Et
comment évalue-t-il, au final, la mesure quantitative de la
subjectivité ? « Le niveau actuel de précision des mesures subjectives
est souvent médiocre ou mauvais », nous dit-il. Mais il interroge : «
Cela est-il rédhibitoire quant à la scientificité des disciplines de la
subjectivité ? » Et conclut : « Rien n'est moins sûr. »
« Médiocre ou mauvais… mais pas rédhibitoire », le Dr Lecrubier ne
disait pas très différemment au sujet de son test, le MINI, largement
utilisé dans les études épidémiologiques. Le journal Le Monde
(23.10.04) dubitatif l’interrogeait au lendemain de la publication du
rapport du CCOMS intitulé « La santé mentale en population générale :
images et réalités ». Le rapport concluait, optimiste, que les français
étaient de plus en plus déprimés (21% vie entière !) et donc
suicidaires. Les psychoses, quant à elles, occupaient leur
sempiternelle dernière place au rang des maladies psychiatriques avec
leur 2% une fois pour toutes. Outre l’usage d’un test qui ratissait
plus large que jamais quant aux dépressions tout en étant inapte à
détecter les psychoses, le recrutement de l’étude avait exclu a priori
les populations en institutions : hôpitaux, et prisons notamment. On
était sûr, de cette manière, de maintenir un taux de psychoses
suffisamment bas par rapport au taux, toujours croissant, de dépression.
Or ce fait est déterminant dans la prévention du suicide car les
cliniciens le disent : aucun indicateur individuel du suicide n’existe,
à part l’existence d’une maladie mentale grave, soit, la plupart du
temps, d’une véritable dépression mélancolique ou d’une psychose
chronique. Le Dr Lecrubier rétorquait imparablement : « Les variations
sont certaines d'une étude à l'autre » mais « les enquêtes sont fiables
». Voilà pourquoi les études statistiques sur les médicaments, qu’elles
soient d’efficacité ou d’effets indésirables, ne peuvent jamais être
conclusives en psychiatrie : tout y est faux, de leur recrutement
parfaitement inhomogène quant aux pathologies que présentent leurs
sujets, jusqu’à la validité de leurs mesures en passant par le recueil
des données brutes. Alors est-ce que l’on peut attendre quelque chose
de l’épidémiologie en santé mentale ?
Ô combien ! Et le rapport de l’OPEPS de 2005 était sur ce point
révélateur avec sa rhétorique pro-antidépresseurs, son attaque
systématique contre le sur-diagnostic des psychoses, et la
surprescription des antipsychotiques par les généralistes. La méthode
employée dans ce rapport devra servir d’école par ses études
statistiques biaisées et sa lecture tendancieuse des chiffres ("Du bon
usage des psychotropes : deux poids deux mesures", Sidon Bialek, in
Revue Mental). Fait remarquable, le Pr Verdoux vice coordonatrice du rapport,
et qui est reconnue internationalement pour ses études sur
l’épidémiologie des symptômes psychotiques, n’y citait aucune de ses
études. Pourtant, elle avait trouvé à plusieurs reprises un taux
d’hallucinations autour de 15% en population générale : ce qui pourrait
et devrait modifier du tout au tout l’orientation tout-dépressif de
l’épidémiologie donc de la clinique et de la thérapeutique en santé
mentale, et notamment dans la prévention du suicide (Verdoux H, Van Os
J. “Psychotic symptomes in nonclinical populations and the continuum of
psychosis”., Schizophr Res 2002 ; 54 : 59-65 et Van Os J., Verdoux H.,
Maurice-Tison S., Gay B., Liraud F., Salamon R., Bourgeois M. (1999).
"Self-reported psychosis-like symptoms and the continuum of psychosis.",
Soc. Psychiatry Psychiatr. Epidemiol.,). A ce point, il devenait
évident qu’une guerre avait lieu dans l’industrie, et que l’hégémonie
des antidépresseurs n’entendait pas être contestée au profit des
antipsychotiques en mal de débouchés commerciaux.
Mais c’est à une étude issue de la DGS que l’on doit l’élucidation des
enjeux de société, de civilisation même, dont la psychiatrie est le
théâtre. Alors qu’il a œuvré au succès retentissant de la dépression en
“population générale”, M. Rouillon initie à la DGS en 2003, une grande
étude épidémiologique dans les prisons. Associé au Pr Falissard, il
publie ses premiers résultats en 2005. Surprise ! : on y voit
réapparaître des catégories cliniques que l’on croyait à jamais
disparues de l’horizon de l’épidémiologie française : les troubles
psychotiques : 21,4%, les névroses (obsessionnelle et traumatique) :
9,2% et 19,6 % et surtout : la psychose chronique (non schizophrénique)
: paranoïa, PHC… : 7,3%. La raison de cette résurrection ? Passons sur
le financement de cette étude, dont la phase 2 sera soutenue par le
laboratoire Lilly dont les intérêts en psychiatrie ne reposent plus que
sur un antipsychotique, et penchons-nous sur la “méthodologie
innovante” vantée par les épidémiologistes : “deux cliniciens (un
psychiatre et un psychologue clinicien) rencontrent ensemble la
personne interrogée. Le psychologue conduit dans un premier temps un
entretien structuré conformément aux directives du MINI... Le
psychiatre poursuit par un entretien libre avec la personne détenue.”
Un entretien libre avec la personne détenue : voilà l’innovation.
Certes, avouent les auteurs : “ Cette méthode n’est pas spécifique au
milieu carcéral.” Mais alors, pourquoi ne la pratiquent-ils pas
ailleurs ? Est-ce parce que, comme M. Rouillon l’écrit dans son Guide
pratique de psychiatrie (1999) au chapitre “Délires chroniques” : “Il
est souvent difficile de moduler la distance à établir avec ces
malades” ?
Quoi qu’il en soit, aujourd’hui de deux choses l’une : soit c’est le
sujet qui est détenu, et alors l’entretien peut être libre. Soit c’est
le malade qui est libre et alors c’est le psychiatre qui est derrière
les grilles… de questionnaires. Lacan disait du psychiatre :
“s’il n’est pas concerné, c’est (…) par le fait qu’il se protège de ce
concernement (…). C’est-à-dire qu’il interpose entre lui et le fou, un
certain nombre de barrières protectrices, qui sont à la portée des
grands patrons, il met, par exemple, d’autres personnes que soi, qui
lui fournissent des rapports.” M. Rouillon a juste perfectionné la méthode.
En avril 2002 au lendemain de la tuerie de Nanterre, il déclarait au
Quotidien du médecin : “...en France, les personnes qui présentent un
profil mental du type de celui de Richard Durn sont des millions. Et on
ne peut pas les hospitaliser tous, avec un coût de journée
psychiatrique s’élevant à 3000 F !” Mais dans son Guide pratique de
psychiatrie, il affirmait : “rares en pratique de ville, les symptômes
psychotiques peuvent être la manifestation d’un trouble dépressif
sévère”. Rares ? Des millions ? En vérité ils sont partout mais rares
quand il faut les hospitaliser... et bientôt des millions en prison ou
en rétention de sûreté. On parlera à ce propos de la nécessité
d’enfermer les sujets à même de passer à l’acte. Pourquoi pas. Mais à
la différence de l’aliénisme qui prévenait le passage à l’acte, ici
tout est fait pour qu’il soit commis, au moins une première fois : par
l’ignorance des distinctions cliniques essentielles et par la
prescription sans discernement des antidépresseurs qui peuvent le
favoriser. A ce sujet, il est très étonnant d’entendre le Pr Widlöcher
affirmer à cette tribune que la HAS est « libérale », qui permet un
choix entre les médicaments ou la psychothérapie dans les dépressions :
la HAS impose la prescription dans les dépressions sévères et même dans
les modérées *. Le Pr Widlöcher devrait bien le savoir puisqu’il a
participé à la Recommandation de la HAS sur la dépression en 2002. Le
Pr Widlöcher qui n’hésite pas à dire d’ailleurs qu’il a « milité » pour la
prescription des antidépresseurs par les généralistes… Bref, une
élimination de quelques uns se produit par suicide ou emprisonnement,
au prétexte de la maximisation du bien être pour tous. Elle est bien
plus radicale que jadis et sans espoir de sortie. Car qui va pouvoir évaluer le potentiel de récidive, et avec quelle
clinique ? En l’état actuel d’une discipline psychiatrique stérile,
inutilement coûteuse et dominée par des fabulations scientistes
inopérantes, une psychiatrie suicidaire qui entend transférer ses "compétences" à la médecine générale, la question
d’une refondation du corps des psychiatres se pose avec une acuité
oppressante.
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* « En cas d’épisode dépressif
modéré, les antidépresseurs sont proposés en première intention (accord
professionnel) ; l’association antidépresseurs-psychothérapie
peut être proposée en cas de difficultés psycho-sociales ayant un
retentissement marqué sur la vie du patient (accord professionnel).
Dans l’épisode dépressif sévère, les antidépresseurs sont
indispensables (grade A). L’association antidépresseurs-psychothérapie
peut être proposée (grade C). Les antidépresseurs peuvent être associés
aux neuroleptiques dans les formes psychotiques (accord professionnel).
», RECOMMANDATIONS POUR LA PRATIQUE CLINIQUE, Prise en charge d'un
épisode dépressif isolé de l'adulte en ambulatoire, ANAES, 2002.
Dans
cette recommandation, le Pr Widlöcher dit d’ailleurs ceci de la
psychothérapie et de la dépression : « Les psychothérapies cognitives
et cognitivo-comportementales, les psychothérapies de soutien et les
psychothérapies inter-personnelles ont fait l’objet d’études contrôlées
dans les dépressions d’intensité légère à modérée. Les psychothérapies
d’inspiration analytique, instituées au mieux à distance de la phase
aiguë, constituent, pour certains patients, un recours utile. »
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