Le commentaire de cette publication et des apports supplémentaires dans le quotidien québecois Le Devoir :
Mots clés : Food and Drug Administration, antidépresseurs, Médicament, États-Unis (pays)
89 % des études ayant révélé des résultats négatifs ou discutables n'ont pas été publiées dans la littérature scientifique
Les antidépresseurs ne seraient pas aussi efficaces que ce qui est
rapporté dans la littérature scientifique, où ne sont publiées en
général que les études ayant abouti à des résultats favorables au
médicament. Selon les auteurs d'un article paru dans la dernière
édition du New England Journal of Medicine, ce biais dans la
publication des données obtenues à la suite d'essais cliniques destinés
à vérifier l'efficacité et l'innocuité d'un antidépresseur fausserait
la perception qu'auraient les médecins de l'efficacité de ces
médicaments et pourrait avoir des effets néfastes sur leur pratique de
même que sur les attentes des patients.
Parmi 74 études -- portant sur 12 antidépresseurs -- soumises à
la Food and Drug Administration (FDA, l'homologue américain de Santé
Canada, qui est responsable de l'approbation des nouveaux médicaments
et aliments) par des compagnies pharmaceutiques désireuses de mettre en
marché l'antidépresseur mis au point dans leurs laboratoires, 31 %
n'avaient jamais été publiées dans des revues médicales parce que leurs
résultats ne démontraient pas une efficacité significative du
médicament ou son innocuité. En fait, 89 % des études ayant révélé des
résultats négatifs ou discutables n'avaient pas été publiées ou bien
avaient fait l'objet d'une publication qui présentait les données sous
un jour favorable.
Le Dr Erick H. Turner, du département de psychiatrie et de
pharmacologie de l'Oregon Health and Science University, et ses
collègues qui ont cosigné l'article du NEJM ont évalué que, dans la
plupart des publications scientifiques, l'efficacité de
l'antidépresseur étudié était grandement surestimée. Ils ont calculé
que, selon l'antidépresseur analysé, l'efficacité qu'on reconnaissait
au médicament était de 11 à 69 % supérieure à ce qu'elle était
réellement. «Les cliniciens qui actualisent leur pratique en lisant les
revues médicales penseront donc que le nouvel antidépresseur dont on
parle est plus intéressant qu'il ne l'est en vérité», fait remarquer le
Dr Turner, premier auteur de l'article.
Ce phénomène, qui est dénoncé depuis une quinzaine d'années par
certains chercheurs plus critiques, a fait les manchettes des journaux
en 2004 lorsque le ministre de la Justice de l'État de New York a
intenté un procès au géant pharmaceutique GlaxoSmithKline pour avoir
caché des informations, raconte le Dr Turner. La compagnie n'avait
publié que les résultats d'une seule étude clinique sur
l'antidépresseur Paxil, utilisé pour soulager les enfants souffrant de
dépression, et avait omis de publier les données de plusieurs autres
qui ne réussissaient pas à démontrer l'efficacité de ce médicament et
révélaient le risque d'idées suicidaires qu'il induisait chez les
jeunes auxquels on l'avait administré. La compagnie a finalement été
condamnée à une amende et obligée à rendre publics sur son site Web les
résultats de tous les essais cliniques qui avaient été effectués avec
cet antidépresseur. La compagnie s'est alors conformée à la sentence et
a divulgué toutes les données recueillies sur les molécules qu'elle
fabrique depuis 2000 seulement, arguant qu'elle ne pouvait fournir
d'informations sur ce qui s'était fait avant la fusion de Glaxo Welcome
et de SmithKline Beecham, survenue en 2000.
«La compagnie n'a pas accepté de remonter plus loin dans le temps
même si les médicaments plus anciens sont aussi importants et répandus
que les plus récents, s'insurge le Dr Turner. Cette poursuite, qui a
été largement couverte dans les médias, a néanmoins poussé le
Pharmaceutical Research and Manufacturers of America (PhRMA), un lobby
industriel qui représente les grandes compagnies pharmaceutiques et de
biotechnologie états-uniennes, à leur emboîter le pas. Le PhRMA a en
effet recommandé à ses membres de publier, sur une base volontaire
toutefois, leurs résultats sur le site Web de la compagnie. Mais
seulement les résultats obtenus depuis 2000. Si vous cherchez à obtenir
des informations sur un médicament qui a été approuvé avant cette
date-là, vous n'y aurez pas accès, et ce, même si le médicament est
encore fréquemment prescrit.»
«Le problème est que les médecins ne connaissent pas l'existence de
ces banques de données affichées sur les sites Web des compagnies
pharmaceutiques. Les médecins se réfèrent uniquement à la littérature
scientifique, souligne le professeur Turner. Or ce biais dans la
sélection des résultats qui sont publiés donne l'impression aux
médecins que les médicaments donnent de bons résultats dans toutes les
études qu'ils voient. Ils seront ainsi portés à croire que ces
médicaments sont très efficaces alors qu'ils ne le sont pas tant que
ça», explique le chercheur, qui tient toutefois à préciser que ces
antidépresseurs ne sont pas complètement inefficaces.
Les observations relevées dans le NEJM ne surprennent pas du tout
David Cohen, professeur à l'École de travail social de l'université
internationale de Floride et chercheur au GEIRSO-UQAM. En entrevue
téléphonique, il souligne les données stupéfiantes obtenues par les
auteurs de l'article du NEJM qui écrivent que, «selon ce qui est publié
dans la littérature scientifique, il est apparu que 94 % des essais
cliniques [menés pour éprouver ces 12 antidépresseurs] avaient abouti à
des résultats positifs. En revanche, l'analyse par la FDA de toutes les
études effectuées sur ces antidépresseurs [y compris celles qui
n'avaient pas été publiées] révélait que seulement 51 % d'entre elles
donnaient de bons résultats».
Selon David Cohen, «cela veut dire qu'une étude sur deux montre que
l'antidépresseur est aussi bon que le placebo. Or il faut aussi prendre
en considération le fait que les études ont souvent un biais en faveur
du médicament. Les études sont méthodologiquement faites pour que le
médicament ressorte comme étant supérieur au placebo.»
«On use de diverses manoeuvres pour que le médicament apparaisse
sous un jour le plus favorable possible. Par exemple, on exclut souvent
les personnes qui répondent très bien au placebo au tout début de
l'étude afin de rehausser les résultats potentiels positifs que l'on
attribuera au médicament», indiquait au Devoir le même chercheur le 22
octobre dernier.
«Malgré tout cela, la moitié des études n'arrivent pas à démontrer
la supériorité de l'antidépresseur par rapport au placebo.
L'antidépresseur moderne est un placebo commercialisé avec une
publicité. Il a peut-être un effet psychotrope, mais celui-ci est
augmenté par la publicité qui réverbère partout, par les cliniciens qui
sont optimistes et par l'attente créée chez le patient», lance David
Cohen.
Les auteurs de l'article du NEJM avouent par ailleurs ne pas avoir
réussi à déterminer si cette pratique de «publication sélective», comme
ils la dénomment, résultait d'un choix délibéré des chercheurs et de la
compagnie pharmaceutique qui les subventionne de ne pas soumettre de
manuscrits pour publication quand les résultats de l'étude n'étaient
pas aussi positifs qu'ils le souhaitaient ou si elle découlait du refus
des réviseurs et des rédacteurs en chef de les publier.
Chose certaine, cette coutume de ne rendre publiques que les études
ayant donné des résultats encourageants et de glisser sous le tapis
celles qui se sont conclues par des résultats négatifs est dangereuse,
car elle donne un portrait idyllique des médicaments, mais peu fidèle à
la réalité. «Le portrait qui est offert aux cliniciens, au public et
aux décideurs est un portrait complètement tordu. Et si on n'a pas les
bonnes informations, on ne peut pas prendre les bonnes décisions. Même
les médecins les plus consciencieux ne peuvent rien y faire car ces
informations sont cachées, elles ne sont pas accessibles», martèle
David Cohen.
Il s'agit d'une forme de désinformation trompeuse qui peut inciter
les cliniciens à prescrire en toute confiance un médicament alors
qu'ils devraient demeurer très vigilants.