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Au Québec, la désinstitutionalisation et la prison Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
29-01-2008

Cyberpresse Québec - Le vendredi 25 janvier 2008

«Le système est en train de sauter»

 

Quarante ans après la publication du livre Les fous crient au secours, le système de soins psychiatriques, dse urgences jusqu'à l'hôpital médico-légal Philippe-Pinel, aurait besoin d'être revu de fond en comble.

Photo Martin Tremblay, La Presse

 

Katia Gagnon et Hugo Meunier

La Presse

La politique de désinstitutionnalisation qui se poursuit depuis 30 ans au Québec est un échec, dénonce le directeur général de l'Institut Philippe-Pinel, Jocelyn Aubut. «Le système est en train de sauter. Il faut qu'on provoque quelque chose», lance-t-il, dans un entretien exclusif avec La Presse.

               

Jocelyn Aubut a été nommé il y a huit mois à la tête de l'Institut Pinel, le principal hôpital médico-légal au Québec. Il a fait le tour de son jardin et son jugement est sans appel: en voulant sortir les malades des hôpitaux, on a mené plusieurs d'entre eux dans des portes tournantes, qui mènent de la rue à la prison.

 

«La désinstitutionnalisation, c'est une belle philosophie. Mais les principes sans les moyens, ça fait que les gens se retrouvent en prison», résume-t-il en entrevue dans le cadre d'une série d'articles sur le sujet qui seront publiés tous les jours jusqu'à lundi.

 


Pourquoi le système est-il en train de sauter? La durée de séjour à Pinel a triplé depuis cinq ans, passant de 180 jours à 560 jours. Pourquoi? D'abord, de plus en plus de malades y sont envoyés pour évaluation par les tribunaux. «On pourrait bâtir trois Pinel et on n'aurait pas assez de place.»

La congestion est telle que plusieurs malades moisissent en prison alors qu'ils devraient être à l'hôpital. Avant les Fêtes, un détenu en attente d'une place à Pinel s'est suicidé.

Ensuite, les patients sortent au compte-gouttes des murs de l'institut. «Présentement, j'ai 40 patients prêts à sortir, mais je n'ai pas de place pour eux dans la communauté», explique le docteur Aubut. En effet, les ressources sérieuses et bien organisées pour les malades mentaux aux prises avec la justice sont très rares.

«Quelqu'un qui a Pinel dans son dossier, essayez de le mettre dans un foyer de groupe. Pas évident», observe Mimi Israël, chef du département de psychiatrie de l'hôpital Douglas. «Ce sont des patients «spa». Spa à moi, spa à toi. Personne ne les veut.»

Les familles qui vivent avec un proche atteint sont elles aussi dans une situation très difficile. «On doit souvent attendre que des gestes de violence soient faits avant d'intervenir. On n'a pas idée à quel point les familles sont tolérantes jusqu'à la démesure», dit Hélène Fradet, directrice générale de la Fédération des familles et amis des personnes atteintes de maladie mentale.

Le scénario le plus fréquent est donc le suivant: «Le malade se retrouve sans ressource. Il va se désorganiser parce qu'il n'a plus de traitement. Il va se retrouver à l'urgence, qui va le stabiliser. Dès qu'il ne correspond plus aux critères de dangerosité, il s'en va», dit Jocelyn Aubut. Et le cycle continue, menant de nouveau le malade à commettre un acte criminel. Il se retrouve en prison, puis... à Pinel. S'il est chanceux.

Car il a bien plus de risques de croupir en prison, où il n'obtiendra pas les traitements requis, s'insurge le docteur Aubut. «Les médecins (qui font des visites à la prison de Bordeaux) font ce qu'ils peuvent. Mais on commence à avoir notre voyage de voir des malades en prison. On fait quoi? On se ferme les yeux?» dit-il.

30 millions pas investis


À Québec, en mai dernier, une situation semblable a mené à un arrêt de service total à la prison d'Orsainville. Les psychiatres ont carrément donné leur démission.

«Pour être entendus, on a démissionné pendant trois mois. On a exigé des conditions de base pour travailler. Mais ça reste très difficile. La prison est un environnement hostile où il y a moins de soins qu'ailleurs», explique le psychiatre Sébastien Proulx, responsable de la division de psychiatrie légale à l'hôpital Robert-Giffard. Peu d'infirmières, personnel instable, lieux inadéquats: la liste des doléances est longue.

Le docteur Proulx en arrive aux mêmes conclusions que son confrère. «La prison est devenue la porte d'entrée de la psychiatrie. Un délit, c'est une façon d'obtenir une consultation», résume-t-il, lapidaire. Résultat: «des gens vulnérables se retrouvent dans un environnement malsain».

«Quand les malades sont en crise, ils ont besoin d'un endroit sécuritaire. Or parfois on prescrit l'isolement, mais le lendemain ils sortent le patient, parce qu'il y a un Hells Angel qui arrive», dit Jocelyn Aubut.

En 2004, les Services correctionnels du Canada avaient présenté un plan pour améliorer les services offerts aux détenus atteints de maladies mentales, dont le nombre a augmenté de 61% en sept ans. Un délinquant sur cinq est atteint de trouble mental grave. Quatre ans plus tard, la stratégie est restée en plan puisque les 30 millions nécessaires n'ont jamais été investis.


Les fous crient au secours


Que faire? Les trois psychiatres en appellent à une réforme du système de psychiatrie médico-légal. Augmenter le nombre de places en psychiatrie légale, mais surtout coordonner le réseau pour s'assurer d'un suivi personnalisé pour la clientèle. «À la sortie de prison, le détenu doit lui-même faire la tournée téléphonique pour se trouver une place en psychiatrie, souligne Jocelyn Aubut. Il faudrait un guichet unique.»

En décembre dernier, lors d'un colloque, le docteur Aubut a terminé son allocution en reprenant les mots de Jean-Charles Pagé, cet homme interné à Saint-Jean-de-Dieu en 1960, dont le livre, Les fous crient au secours, avait ébranlé le réseau des asiles. Quarante ans plus tard, «les fous crient de nouveau au secours», conclut le docteur Aubut.

 
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