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Cyberpresse Québec - Le vendredi 25 janvier 2008
«Le système est en train de sauter»
Quarante ans après la publication du livre Les fous crient
au secours, le système de soins psychiatriques, dse urgences jusqu'à l'hôpital
médico-légal Philippe-Pinel, aurait besoin d'être revu de fond en comble.
Photo Martin Tremblay, La Presse
Katia Gagnon et Hugo Meunier
La Presse
La politique de désinstitutionnalisation qui se poursuit
depuis 30 ans au Québec est un échec, dénonce le directeur général de
l'Institut Philippe-Pinel, Jocelyn Aubut. «Le système est en train de sauter.
Il faut qu'on provoque quelque chose», lance-t-il, dans un entretien exclusif
avec La Presse.
Jocelyn Aubut a été nommé il y a huit mois à la tête de
l'Institut Pinel, le principal hôpital médico-légal au Québec. Il a fait le
tour de son jardin et son jugement est sans appel: en voulant sortir les
malades des hôpitaux, on a mené plusieurs d'entre eux dans des portes
tournantes, qui mènent de la rue à la prison.
«La désinstitutionnalisation, c'est une belle philosophie.
Mais les principes sans les moyens, ça fait que les gens se retrouvent en
prison», résume-t-il en entrevue dans le cadre d'une série d'articles sur le
sujet qui seront publiés tous les jours jusqu'à lundi.
Pourquoi
le système est-il en train de sauter? La durée de séjour à Pinel a
triplé depuis cinq ans, passant de 180 jours à 560 jours. Pourquoi?
D'abord, de plus en plus de malades y sont envoyés pour évaluation par
les tribunaux. «On pourrait bâtir trois Pinel et on n'aurait pas assez
de place.»
La congestion est telle que plusieurs malades
moisissent en prison alors qu'ils devraient être à l'hôpital. Avant les
Fêtes, un détenu en attente d'une place à Pinel s'est suicidé.
Ensuite,
les patients sortent au compte-gouttes des murs de l'institut.
«Présentement, j'ai 40 patients prêts à sortir, mais je n'ai pas de
place pour eux dans la communauté», explique le docteur Aubut. En
effet, les ressources sérieuses et bien organisées pour les malades
mentaux aux prises avec la justice sont très rares.
«Quelqu'un
qui a Pinel dans son dossier, essayez de le mettre dans un foyer de
groupe. Pas évident», observe Mimi Israël, chef du département de
psychiatrie de l'hôpital Douglas. «Ce sont des patients «spa». Spa à
moi, spa à toi. Personne ne les veut.»
Les familles qui vivent
avec un proche atteint sont elles aussi dans une situation très
difficile. «On doit souvent attendre que des gestes de violence soient
faits avant d'intervenir. On n'a pas idée à quel point les familles
sont tolérantes jusqu'à la démesure», dit Hélène Fradet, directrice
générale de la Fédération des familles et amis des personnes atteintes
de maladie mentale.
Le scénario le plus fréquent est donc le
suivant: «Le malade se retrouve sans ressource. Il va se désorganiser
parce qu'il n'a plus de traitement. Il va se retrouver à l'urgence, qui
va le stabiliser. Dès qu'il ne correspond plus aux critères de
dangerosité, il s'en va», dit Jocelyn Aubut. Et le cycle continue,
menant de nouveau le malade à commettre un acte criminel. Il se
retrouve en prison, puis... à Pinel. S'il est chanceux.
Car il a
bien plus de risques de croupir en prison, où il n'obtiendra pas les
traitements requis, s'insurge le docteur Aubut. «Les médecins (qui font
des visites à la prison de Bordeaux) font ce qu'ils peuvent. Mais on
commence à avoir notre voyage de voir des malades en prison. On fait
quoi? On se ferme les yeux?» dit-il.
30 millions pas investis
À Québec, en mai dernier, une situation semblable a
mené à un arrêt de service total à la prison d'Orsainville. Les
psychiatres ont carrément donné leur démission.
«Pour être
entendus, on a démissionné pendant trois mois. On a exigé des
conditions de base pour travailler. Mais ça reste très difficile. La
prison est un environnement hostile où il y a moins de soins
qu'ailleurs», explique le psychiatre Sébastien Proulx, responsable de
la division de psychiatrie légale à l'hôpital Robert-Giffard. Peu
d'infirmières, personnel instable, lieux inadéquats: la liste des
doléances est longue.
Le docteur Proulx en arrive aux mêmes
conclusions que son confrère. «La prison est devenue la porte d'entrée
de la psychiatrie. Un délit, c'est une façon d'obtenir une
consultation», résume-t-il, lapidaire. Résultat: «des gens vulnérables
se retrouvent dans un environnement malsain».
«Quand les malades
sont en crise, ils ont besoin d'un endroit sécuritaire. Or parfois on
prescrit l'isolement, mais le lendemain ils sortent le patient, parce
qu'il y a un Hells Angel qui arrive», dit Jocelyn Aubut.
En
2004, les Services correctionnels du Canada avaient présenté un plan
pour améliorer les services offerts aux détenus atteints de maladies
mentales, dont le nombre a augmenté de 61% en sept ans. Un délinquant
sur cinq est atteint de trouble mental grave. Quatre ans plus tard, la
stratégie est restée en plan puisque les 30 millions nécessaires n'ont
jamais été investis.
Les fous crient au secours
Que faire? Les trois psychiatres en appellent à une
réforme du système de psychiatrie médico-légal. Augmenter le nombre de
places en psychiatrie légale, mais surtout coordonner le réseau pour
s'assurer d'un suivi personnalisé pour la clientèle. «À la sortie de
prison, le détenu doit lui-même faire la tournée téléphonique pour se
trouver une place en psychiatrie, souligne Jocelyn Aubut. Il faudrait
un guichet unique.»
En décembre dernier, lors d'un colloque, le
docteur Aubut a terminé son allocution en reprenant les mots de
Jean-Charles Pagé, cet homme interné à Saint-Jean-de-Dieu en 1960, dont
le livre, Les fous crient au secours, avait ébranlé le réseau des
asiles. Quarante ans plus tard, «les fous crient de nouveau au
secours», conclut le docteur Aubut.
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