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14-11-2007

A paraître dans LNA8 : Aphasie dans la Culture

François Regnault  

L’Armée était naguère appelée la Grande Muette. On pourrait appeler la Culture aujourd’hui la Petite Muette. Parce qu’elle est devenue depuis quelque temps aphasique, ou aphone, selon qu’elle soit impuissante à s’exprimer, ou qu’elle n’ose plus parler.


Cela n’est pas grave, n’est-ce pas ? La France, qui passe pour être la cinquième puissance du monde, donc à coup sûr un pays riche, a tant de problèmes plus importants : le chômage, la sécurité sociale, la sécurité, la santé (avec la dépression, notre nouvelle idola tribus), l’éducation, la recherche, les retraites, le baril de pétrole, que la Culture ne peut plus rivaliser, même qualitativement, avec ces grandes sphères publiques. Finie, l’ère de Malraux et l’époque de Lang, la rue de Valois, après plusieurs cafouillages et palinodies au cours de la présidence précédente, visiblement se tait. Je ne suis pas de ceux dont le premier souci est d’évaluer les qualités des Ministres. Assez d’entre eux se proposent de nous évaluer nous-mêmes : compté, pesé, mesuré, comme il est écrit sur le mur du Festin de Balthazar. Le marché mondial, on le sait, se voue à tout compter, tout est quantitatif. Nicolas Sarkozy, l’actuel Président de la République, s’exprimant sur la Culture, a donc demandé aux instances culturelles d’être jugées sur leurs “résultats”. Il se dit tellement en exiger de lui-même qu’on pourrait se demander en effet pourquoi ne pas les exiger aussi des artistes (j’utilise ce vocable pour faire vite). La question est donc d’apprendre à compter, peser, mesurer, dans les arts. Je choisis le théâtre. On comptera d’abord les spectateurs. Les directeurs de théâtre, les metteurs en scène, les acteurs, les artistes, qui sont visés, haussent les épaules ou ripostent, mais ni dans les hautes sphères, ni dans les petites institutions, aucune réflexion à long terme n’est plus conduite sur le théâtre, ni sur les arts, et sur la culture dont, comme du Tiers Etat, personne ne sait plus ce qu’elle est, ni ce qu’elle doit être, ni ce qu’elle peut être. On se borne à l’idée reçue, digne de Flaubert : “La Culture, toujours dire que c’est très important”. Lorsque Jack Lang fut nommé Ministre des Affaires culturelles par François Mitterrand en 1981, sa première déclaration – paradoxale, il le reconnaît
volontiers – consista à supposer que la vocation naturelle d’un Ministère de la Culture était de viser à sa propre disparition. Il entendait, entre autres, que la Culture serait devenue une chose à la fois si essentielle et si naturelle qu’elle n’aurait plus besoin de faire l’objet d’un traitement spécifique, incombant au seul Etat. Une telle déclaration, aujourd’hui ferait hurler, et les artistes subventionnés crieraient tous “Mes habites, mes vœux !”, comme ces missionnaires de Bougainville évoqués par Diderot, livrés tout à coup aux avances des jolies sauvages s’offrant selon les lois de l’hospitalité. Cependant, le Ministère de la Culture est en voie d’extinction, et ses subventions à l’endroit du spectacle dit vivant diminuent juste assez lentement pour rendre impossible le fonctionnement normal des institutions, mais pas assez cependant pour ouvrir une crise qui annihilerait les uns et révolterait les autres – à moins qu’il ne se passe simplement rien du tout.


À suivre dans Le Nouvel Âne n° 8 à paraître début décembre 2007
 
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