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Le Rapport d'experts, intitulé "Itinéraire des déprimés - Réflexion sur
leur trajectoire en France", coordonné par le Pr Parquet et soutenu par
trois laboratoires pharmaceutiques, a été publié en janvier 2001.
Ce document, anticipant la baisse à venir du nombre des psychiatres,
argumente le bienfondé du transfert de compétence des psychiatres vers
les médecins généralistes pour le dépistage et la prise en charge du
trouble mental "le plus répandu", à savoir la dépression. C' est un
document méconnu de la plupart des psychiatres. Il a pourtant été
utilisé par Bernard Kouchner pour l'élaboration de son Plan Santé
Mentale.
En mars 2002,
au moment des journées du Livre Blanc qui se sont déroulées à La Pitié
Salpêtrière, nous avons demandé à ce que ce document soit accessible
sur le site de la FFP. Notre voeu a été exaucé. Toutefois, il semble
que pour des raisons techniques, ce rapport n'a pas pu être référencé
dans la liste des documents à laquelle on accède à partir de la page
d'accueil du site de la FFP.
Nous communiquons donc le lien, qui
permettra désormais au plus grand nombre de prendre connaissance du
contenu de ce rapport. Dans le vaste remaniement du champ de la santé
mentale actuellement en cours, il se révèle d'une actualité brûlante. Il faut en distinguer deux versions :
- le "document de synthèse" très expurgé, et publié ici et là sur Internet, qu'on peut télécharger ici .
- la version intégrale.
Il
est très intéressant de comparer ces deux versions pour en pointer ce
qui en a été ôté au regard du public avant diffusion. C'est bien ce
document "de synthèse" qui fut diffusé aux conférences de presse (une
page dans le journal Le monde à l'époque). C'est, par contre,
le document non expurgé qui fut distribué aux participants de la
Conférence de Consensus sur le suicide qui eût lieu la même année.
C'est
ici un document accablant pour ses auteurs (et aussi pour ses
lecteurs), indispensable pour comprendre la stratégie de la psychiatrie
universitaire : un viatique dans la période menaçante que nous vivons,
car il préfigure ce que nous voyons émerger aujourd'hui dans le Rapport
Berland sur le transfert de compétences, tout en en détaillant le
mobile et l'idéologie sous-jacente.
On pouvait en lire une analyse dans la Revue Elucidation n°3, aux Editions Verdier, Paris, juin 2002, intitulé "L'avenir du déprimé français", par Sophie Bialek et Pierre Sidon, texte que nous reproduisons ci-dessous.
Mais il faut faire l'effort de le lire pour en apprécier le style, la rhétorique, les idées et le projet.
Nous
avons interrogé à ce sujet, le Ministre en juin 2003 à l'occasion des
Rencontres Internationales du Champ freudien (rencontre PIPOL) :
Monsieur le Ministre,
1968 a été, entre autres, l'année de la séparation de la neurologie et de la psychiatrie. Distinction
rehaussée par la promulgation, quelques années plus tard, de la Loi sur
le secteur psychiatrique. Secteur psychiatrique que le monde entier,
dit-on, nous envie. Depuis ce moment, la psychiatrie française
revendique, au nom de l'héritage humaniste des Lumières, un statut
d'exception, de spécificité, dans le champ de la médecine.
A partir des années 80, des politiques successives ont aboli la filière spécifique de l'internat en psychiatrie (1984) et la formation, spécifique elle aussi, des infirmiers psychiatriques (1994). Elles ont notoirement affaibli les capacités de prise en charge intra et extra-hospitalières, de ce dispositif de soins.
Puis en 2001,
il y a eu, Mr. le Ministre, votre « Plan Santé Mentale ». L'état des
lieux, selon votre appréciation, était la suivante : « ces personnes
malades, ces usagers (ainsi que vous l'écriviez) ont été parmi les
moins écoutés et les moins considérés dans notre système de soins
depuis longtemps ».
De là proposiez-vous, je cite : « la rénovation
de la planification afin d'intégrer la psychiatrie dans l'offre de
soins générale. » Les termes essentiels de cette « rénovation », pour
reprendre votre terme, puisaient explicitement à deux sources, deux
rapports d'experts :
- le premier, le rapport Piel-Roelandt, qui avait été unanimement rejeté par la profession,
- le deuxième, le rapport Parquet, quasi-clandestin, qui n'a jamais été porté à sa connaissance,
De ces deux rapports découlaient 2 orientations principales :
- Du premier rapport, la « déstigmatisation » de la maladie mentale par
sa résorption dans le champ de la misère sociale ; (ce qui laisse
malgré tout ouverte la question de la maladie mentale des riches :
peut-être un thème pour la recherche…)
-
Du second rapport, la promotion d'une maladie unique dénommée «
dépression » dont la cause, selon les experts, serait encore inconnue.
D'après les instituts de sondage qui s'y connaissent, eux, pour écouter
les usagers, cette maladie touchera 10 millions de français au cours de leur vie. Soit, pour les experts, 10 millions de suicidaires…
Vous
recommandiez donc, d'une part l'abandon des prérogatives cliniques et
thérapeutiques des psychiatres au profit des réseaux de l'assistance
médico-sociale ; et d'autre part, la mise en application des
conclusions du Rapport Parquet, c'est-à-dire Mr le Ministre : « le
transfert de compétences » des psychiatres aux médecins généralistes,
formés en « deux fois deux jours » au dépistage et au traitement de
ladite « maladie dépressive ».
Au cours des États Généraux de la psychiatrie qui se sont tenus à Montpellier le week-end dernier, près de 2000
psychiatres, psychologues et infirmiers ont réaffirmé leur attachement
à la psychiatrie comme discipline médicale à part entière. Une douzaine
d'associations psychanalytiques, dont l'Ecole de la Cause freudienne,
leur ont apporté leur soutien… L' « exception française », ici comme
ailleurs, semble avoir la peau dure…
Monsieur le Ministre, voulez-vous vraiment la disparition de la psychiatrie en France ?
Réaction de Bernard Kouchner , emportée : "Je rends public tous les Rapports que j'utilise".
Voici notre analyse du Rapport Parquet :
L'avenir du déprimé français
Élucidation d'un "Rapport d'experts" Sophie Bialek et Pierre Sidon Paris - novembre 2001 " -D'abord, il faut avoir fait de la pratique " " -Ceux qui ont révolutionné la science, n'en faisaient pas ! Van Helmont, Boerhaave, Broussais, lui-même. " Vaucorbeil, sans répondre, se pencha vers Gouy, et haussant la voix : " -Lequel de nous deux choisissez-vous pour médecin ? " Le malade, somnolent, aperçut des visages en colère, et se mit à pleurer. G. Flaubert. Bouvard et Pécuchet. ________________ " Comme aimait à le rappeler Y. Pelicier : " Si toutes les dépressions se ressemblent, il n'y a pas deux déprimés pareils " " (Rapport, p. 22) ________________ Au
cours de la dernière décennie, le nombre des déprimés augmentait de 50
% en France. En l'an 2000, le Prozac® venait y figurer au troisième
rang des prescriptions médicamenteuses toutes spécialités confondues.
Des estimations américaines nous promettent maintenant qu'en 2020, la
dépression sera la deuxième cause d'invalidité mondiale, derrière les
maladies cardiaques. Un tel score suscite, à juste titre, bien des
interrogations, et bien des critiques. C'est
dans ce contexte polémique que paraît en janvier 2001 le rapport d'un "
groupe d'experts, coordonné et présidé par le PR Philippe-Jean Parquet,
psychiatre ", intitulé " Itinéraires des déprimés – Réflexion sur leurs
trajectoires en France ".
Une version toilettée et expurgée sous-titrée " Document de synthèse "
sera diffusée, à partir de février 2001, à l'attention du grand public
et des médias. La journaliste Elisabeth Bursaux y consacrera un long
article dans une pleine page du Monde daté du 4 et 5 mars 2001. La
version originale connaîtra, pour sa part, une
diffusion plus restreinte, destinée au professionnels. Après en avoir
pris connaissance, nous avons conçu le sentiment que l'article de Mme
Bursaux, tout de fidélité pourtant, et appuyé de compléments
explicatifs détaillés et imagés, ne rendait pas suffisamment justice
aux dix-huit mois de travail de cette équipe de spécialistes renommés.
Nous souhaitons donc relayer ici leur légitime ambition de "
communiquer à tous les confrères et au grand public " le produit de
leurs cogitations. Un casse-tête Ce
qui frappe dès l'abord à la lecture de cet instructif rapport
d'experts, c'est la résistance qu'offre ce texte. Volonté
d'exhaustivité, construction à entrée multiples, compacité touffue. Il
oppose au lecteur pourtant décidée, une consistance difficultueuse,
pétrie de redondances, émaillée de platitudes, vétilleuse ici,
désinvolte là, parsemée de contresens. Rebuté par une expression bâclée
rehaussée de technicismes médico-chirurgicaux, ballotté entre truismes
aux allures faussement dialectiques et propositions contradictoires
inexplicablement juxtaposées, le lecteur, constamment freiné dans sa
progression, en vient à tout moment à douter de ses facultés
intellectuelles et/ou de celles des auteurs. Désireux
de rendre compte dudit rapport, nous avons été maintes fois tentés de
couper court : en citer simplement chaque phrase, et y apposer un " sic
". Mais les auteurs, en constante reculade devant la responsabilité de
leur énonciation, comme en atteste leur usage préventif d'innombrables
mises entre guillemets, nous avait en cela devancés. Il nous a donc
fallu poursuivre et mille et une fois surmonter la tentation de
renoncer, pour nous apercevoir, au terme des 162 pages de ce tortueux
itinéraire, qu'à rebours de l'ambition affichée des auteurs – "
apporter un éclairage original à cette problématique difficile " -, il
ne s'agissait en fait que de rendre opaque une problématique simpliste
: ni vu, ni connu, je t'embrouille. Voilà bien leur seule originalité " La dépression est une maladie " Dans
la première partie du rapport, on prend le parti de recenser toutes les
critiques que suscite les conceptions actuelles de la dépression et
l'inflation diagnostique qui en résulte. On fait mine de déplorer le "
manque de repères stables qui permettent de proposer des modèles
catégoriels repérables et partageables ", on admet une " impression de
flou autour des tableaux cliniques ", " un sentiment de " tout est dans
tout " " . On s'en prend même à l'usage du " test diagnostique " par
les antidépresseurs, usage que validerait la définition de la
dépression comme " ce qui réagit aux antidépresseurs ". On va jusqu'à
s'alarmer du danger de ce " raccourci conceptuel ", puisque " de plus
en plus d'études semblent montrer que certaines molécules auraient un
effet stimulant (…) Et qu'elles pourraient également modifier des
traits de personnalité ". Mais
tout ceci ne constitue pas selon nos experts, le " vrai problème ". Le
" vrai problème " n'est pas de l'ordre d'une inflation diagnostique,
mais d'une inadéquation diagnostique, dont l'une des causes réside dans
la trop grande préférence accordée à la notion de dépression
réactionnelle au détriment du modèle conceptuel de l'état dépressif
majeur. C'est rétorquer ici par une attaque en règle contre "
l'hégémonie de la dépression réactionnelle ", sa " logique réductrice
", son ignorance des " facteurs de vulnérabilité individuelle " au
profit de l'affirmation d'une causalité purement psychosociologique de
la dépression. Or la dépression est une maladie. On le réaffirmera bien
haut page 79, tout en précisant, sans plus d'état d'âme scientifique :
" malgré la somme impressionnante de travaux concernant les
antidépresseurs et leur action au niveau du système nerveux central, et
les progrès dans la connaissance des modifications biochimiques ainsi
induites, le mécanisme d'action précis de ces médicaments reste ignoré.
Aujourd'hui encore, on ne connaît pas la physiopathologie précise de la
dépression, ou des maladies dépressives "… Mais on y travaille : " une
meilleure connaissance des mécanismes intracellulaires (…) permettrait
de comprendre… ". Une maladie, on vous dit. " Je suis déprimé parce que ma belle-mère… " Qui
sont ceux qui résistent encore à cette évidence ? La liste est longue.
Citons pêle-mêle : le médecin généraliste soupçonné " à cause de sa
proximité avec le patient " d'avoir " tendance à n'écouter que ses
plaintes, amplifier la souffrance existentielle, telle qu'elle est dite
par le patient. Cela constituera un obstacle à l'identification de la
dépression " "(p. 36) ; Les personnes " censées avoir un plus haut
niveau d'éducation sanitaire ", qui sont pourtant " celles qui
attribuent à l'environnement social la responsabilité quasi exclusive
de la dépression " (p. 12), ; les sujets noirs qui préfèrent recourir "
à la spiritualité et à la religion pour gérer leur dépression " étant "
plus enclins à chercher du soutien et des conseils auprès des membres
d'une église " (p. 17) ; le public, pour qui le " concept de dépression
sert essentiellement à identifier une sorte de cassure psychologique "
(p. 14), public que n'éclairent pas les médias qui " en traitent
toujours avec une très grande ambiguïté ", qui " n'arrivent pas bien à
distinguer entre la notion de maladie, la réaction, etc… " ;
l'entourage des patients " qui souvent prend fait et cause,
intervenant, et conseillant le patient " (p. 109). Et puis surtout, last but not least, le
patient lui-même : " Il existe une grande ambiguïté pour un bon nombre
de gens à se reconnaître déprimés ". La première fois, constatent nos
experts, les patients vont consulter et disent : " Je suis déprimé parce que ma belle-mère…
"(p. 96). Or affirme-t-on, " Les attentes des patients, c'est qu'on les
aide à rayer les " parce que ", parce que même le patient le plus
déprimé dit : " Je suis déprimé parce que " ( " mon travail, mon
chômage, mon mari, ma solitude, ma faute… "). Tel est le hic : "
l'attribution d'une cause à la maladie, concluent-ils, sera souvent une
gêne au traitement et un argument d'inobservance ". Or
en quoi consistent les demandes des patients ? A cet égard, les études
statistiques sont formelles : " Noble et coll., nous rapporte-t-on, ont
fait une revue de la littérature concernant les demandes des patients,
publiée récemment dans Acta Psychiatr. Scand. (…) Cette revue a recensé
28 publications originales, essentiellement nord-américaines, sur une
période de trente ans… Ces études montrent qu'il y a un certain
dénominateur commun dans les demandes adressées aux services de santé…
Les patients demandent essentiellement des approches psychologiques ;
les demandes qui reviennent le plus souvent sont des demandes d '"
éclaircissements ", d '" expertise psychologique " et de "
compréhension psychodynamique ". Ce
constat massif ne trouble pas nos experts. Les sujets demandent : "
Pourquoi ? ", eux entendent : " Parce que… ". De quels " parce que "
s'agit-il donc, sinon des leurs ? De toute façon, la demande du patient
n'intéresse pas nos experts, qui lui préfèrent " les besoins " tels que
définis par eux.(p. 79). Et de s'étonner ensuite de l'inobservance du
traitement médicamenteux. Chers experts, le médecin se prescrit
lui-même ! Ëtes-vous bien certains de vous bien prescrire ? "
Mais que se passe-t-il dans l'intimité de la consultation qui conduit,
éventuellement, au diagnostic de dépression ? Quel est l'espace de
parole qui se crée entre le malade et son médecin traitant ? Que se
passe-t-il entre le patient, venu avec une certaine idée de son
problème, et le médecin, qui a ses propres critères ? ", ( De la consultation psychiatrique considérée comme un des beaux arts (how to ?) Les
experts constatent donc : " Très souvent le déprimé ne veut pas
reconnaître qu'il est malade. L'en convaincre est une étape non
négligeable. Face à un déprimé, le médecin doit d'abord se convaincre
lui-même qu'il a bien affaire à un déprimé, puis convaincre le malade.
Cela peut nécessiter plusieurs jours et n'est pas facile. " (p. 79) 1. Éloignez
de lui tout d'abord " les experts profanes " qui, tout particulièrement
en psychiatrie, n'hésitent pas à proposer tant des " explications au
problème " que " des solutions alternatives en dehors du cadre médical
" (p. 110). Dans ce but, dès la salle d'attente, mettez-le en garde,
lui et son entourage, contre de tels agissements, grâce à de petits
prospectus : " Ne faites pas la morale, la personne déprimée est suffisamment déprimée comme ça " " Soyez tolérant, la personne déprimée agace parfois son entourage quand elle se plaint… " "
Faites confiance au médecin et laissez-le soigner ! Le médecin sait ce
qui est nécessaire au patient déprimé. Il ne lui est pas facile de
trouver le meilleur traitement d'emblée, mais il y arrivera. " " Encouragez la prise régulière du traitement. L'antidépresseur est le plus souvent indispensable à la guérison. " (p. 110) 2. Pendant
la consultation : " Le patient arrive chez le médecin avec une théorie,
le " parce que " (….) ; de son côté le médecin a des préalables
scientifiques, un modèle de la dépression reposant sur un certain
nombre d'arguments : cliniques, physiopathologiques,
psychopathologiques, pharmacologiques. Toute la tâche consiste à "
négocier " ce changement de théorie avec le patient (…). Maintenant il
faut convaincre le patient qu'il doit être traité pour maladie (…) La "
négociation " consiste pour le médecin à aborder l'écoute des symptômes
dépressifs sans a priori physiologique ou psychopathologique (…) " Dites : "
Moi je mets à l'écart toute théorie… Vous aussi, mettez à l'écart toute
théorie et essayons de voir en quoi vous souffrez, en quoi vous êtes
handicapé, etc " Ce
qui signifie, in extenso : " Cette " décentration " de ses " parce que
" proposée au patient ne veut pas dire que l'on doit ignorer les
différents événements qui ont pu être des facteurs déclenchants de
l'épisode dépressif (…) En effet, le rôle des événements de vie dans
l'apparition des tableaux dépressifs est largement admis (…) Ce rapport
entre les facteurs stressants de vie et la dépression ne serait pas
établi uniquement par l'intermédiaire des réactions psychologiques déjà
fort connues. Certains chercheurs, dont Post, étudient l'impact de ces
événements sur les mécanismes neurobiologiques sous tendant la
pathologie dépressive, par le biais d'une transcription génique. " (p.
80) Cas particulier : le sujet âgé qui vous dit : " Je n'ai pas le moral parce que j'ai 85 ans " Dites : " Une
étude récente multicentrique au niveau européen a pu démontrer, malgré
quelques limitations méthodologiques signalées par les auteurs, que la
proportion de personnes âgées et très âgées contentes de vivre était
bien plus élevée que l'on pouvait imaginer, variant de 60 à 80 % selon
les centres (…) Il n'est donc pas normal d'être déprimé quand on est
vieux " 3. Vient le moment de " négocier " le traitement. Le patient peut poser des questions à propos des psychothérapies. Le premier, méfiant : " Cela
va prendre des années et des années. Je vais être encore plus perturbé
à la fin. Les psys sont plus malades que leurs patients. Je ne saurai
que dire au bout de quelques séances. Je ne supporterai pas quelqu'un
qui ne parlera pas en face de moi. On devient complètement dépendant de
son thérapeute " Dites : " les thérapies cognitives et comportementales ne durent pas des années et des années ", Cette information est d'importance, précisent les experts, car " les patients le savent-ils ? " Le deuxième, imprudent : " -Et les " psychothérapies psychodynamiques " ? (substitut pudique à " la psychanalyse ".) Dites : " Ces psychothérapies sont structurées essentiellement au niveau du cadre technique ". Précisez : " Thérapeute non directif, plusieurs séances par semaine, une durée conséquente sur plusieurs années. " Soulignez : " Leurs objectifs sont larges et ne ciblent pas nécessairement la levée des symptômes " Indiquez : " L'indication d'une thérapie ne peut nullement se poser en termes de soins en urgence… " Prévenez : " … Et nécessite une motivation toute particulière. " Concluez : " Il est donc exceptionnel de commencer ce type de traitement pendant la phase aiguë de la dépression. " Servez : " D'ailleurs, ce n'est pas recommandé " Enfin,
dans tous les cas, soyez accommodants : " selon la personne, pour une
même pathologie, on pourra éventuellement changer les propositions ".
Éventuellement…, car en ce qui concerne le médicament, il n'y a guère
d'alternative. La seule question est : " Quand pourra-t-on arrêter ? ".
How long ? À
la page 56, la dépression est " une maladie spontanément réversible et
curable ", à la page 79, elle reste " dans la majorité des cas
totalement réversible et curable ", mais on
apprend quelques lignes plus loin que son pronostic est " de plus en
plus complexe et péjoratif ". Comprenne qui pourra, d'autant que " la restitutio ad integrum n'implique
pas forcément un retour à l'identique ". Une durée de traitement de 6
+/- deux mois " apparaît en pratique comme un bon choix " : " Essayons
de ne pas dépasser ". mais en pratique, 50 % des patients sont sous le
même antidépresseur depuis plus d'un an (SOFRES p. 115). " Bien des
patients gardent un antidépresseur à doses filées après guérison, et
quand cet antidépresseur est arrêté, ils ne vont pas bien. C'est une
vraie question " (p. 115), à laquelle les experts tentent de donner une
explication fondée, mais sans y parvenir : sensibilisation
neurologique, persistance de symptômes résiduels, reconduction tacite
des prescriptions, demande d'un plus grand confort " haussant la barre
de la guérison ". À moins qu'il ne s'agisse pas de " vrais déprimés ",
s'inquiètent les experts… Ou de " co-morbidité " : " La dépression
pourrait faire également le lit d'un trouble psychique associé (…) Nous
avons vu que la fréquence de ce type de co-morbidité est élevée
(trouble panique, conduites addictives, conduites à risque, troubles de
la personnalité) et qu'elle entravait la rémission de l'accès
dépressif, mais la nature de cette association n'a pas pu être établie
" (p. 74) En tout état de cause, ces mystères les dépassent : ils vont donc feindre d'en être les organisateurs. En
effet, les antidépresseurs sont " capables de lever les symptômes de la
maladie dépressive sans en corriger la physiopathologie. Ils ont un
effet suspensif et non curatif de la maladie dépressive (laquelle peut
récidiver) " (p. 84). Et de fil en aiguille, de la nécessaire prévention des symptômes résiduels à la prévention des rechutes, de la chronicisation (évolution
chronique constatée chez 15 à 20 % des patients !), en passant par la
prophylaxie des récidives, la prise en compte des remaniements de la
personnalité post-dépressive, on en vient fatalement à la "
préconisation du traitement à vie ", qui, selon les experts, " semble rencontrer un assentiment de plus en plus large. " (p. 139) Une
pilule à vie difficile à faire avaler. Et qui ne trouve plus, au bout
du compte, d'autre justification que dans la " prophylaxie du suicide "
: " Ce que souvent, le médecin ne dit pas assez au patient, c'est que
dans la prophylaxie, il y a aussi une prophylaxie contre le suicide.
Cela est implicitement ou explicitement dit entre médecins, mais les
médecins ne parviennent pas à dire au patient : " Vous n'avez pas
plus de chance que moi de vous suicider et, sans ce médicament, vous
avez beaucoup plus de chances que moi de vous suicider ; donc je vous
donne ce médicament pour cela " " (p. 94) (De quel désir implicite procède donc cette information explicite ? Le patient appréciera…) L'instant suédois Au
beau milieu de la mer Baltique, à 90 km des côtes suédoises, se trouve
l'Île de Gotland. 180 km de long, 50 de large, Gotland compte 58000
habitants, et un taux de suicide jugé élevé (25/100 000 habitants). En
1982, un programme d'éducation " complet " (en deux fois deux jours !)
mené auprès des médecins généralistes de l'île a induit une " meilleure
reconnaissance de la dépression ", une baisse des suicides (7/100 000)
en 1985, ainsi qu'une moindre prescription des anxiolytiques et
neuroleptiques au profit des antidépresseurs, une diminution des arrêts
de travail et des hospitalisations. Nos experts (ici le Pr Launois,
économiste de la santé), emportés par leur enthousiasme, ne
s'appesantissent pas sur le fait que ces effets " s'estompèrent " au
bout de trois ans, et concluent tranquillement à la nécessité de
réitérer régulièrement ce programme. Son importation en France est
préconisée avec vigueur malgré la perplexité qu'elle suscite dans les
pays eux-mêmes concernés ;
elle s'intitulera : " transfert de compétences ". Son rapport
coût/bénéfice est chiffré, et il est positif… Puisqu'il s'agit ni plus
ni moins que de faire l'économie de la formation des psychiatres et du
coût des soins spécialisés. Cette précieuse évaluation ne figure
malheureusement pas dans la version du rapport destinée au grand
public… Pas plus que ne figure ce fait clinique troublant passé sous
silence par nos auteurs : que seule la population féminine aura
bénéficié de cette temporaire embellie. Le taux de suicide chez les
hommes est resté inchangé. Il est vrai que la population des " déprimés
mâles "
présentait, quant à elle, des signes cliniques bien différents
(agressivité, impulsivité, alcoolisme, refus de soins…) annonciateurs
de nécessaires recherches cliniques prometteuses : la sérotonine… Inflation Comment en est-on arrivé là ? Jusqu'aux années cinquante, expliquent Olié, Poirier et Lôo,
" les troubles de l'humeur limités à la maladie maniaco-dépressive,
représentaient une pathologie concernant environ 1 % de la population
générale. Les dépressions dites névrotiques étaient considérées comme
une variété mineure aux limites imprécises, à côté de la forme
manifeste mélancolique de la psychose maniaco-dépressive. À partir des
années cinquante, l'efficacité des médicaments antidépresseurs est
venue suggérer un lien d'étrange parenté entre dépressions endogènes et
psychogènes (...) Depuis 1957, date de la découverte des
antidépresseurs, il est démontré que ces médicaments sont efficaces
dans toutes les dépressions quelle qu'en soit l'hypothétique
physiopathologie (...) Qu'une dépression névrotique résiste aux
antidépresseurs et son authenticité est mise en doute. Qu'une
dépression endogène n'évolue pas favorablement sous antidépresseurs et
son diagnostic est révisé. Cette conception peut être résumée par la
formule : la dépression est ce qui guérit sous antidépresseurs. " L'étape initiale de 57, constitue donc le point de départ de la généralisation du modèle classique de la mélancolie
à l'ensemble des états dépressifs, quelle qu'en soit la structure
clinique, névrotique ou psychotique. Cette conception unifiée de la
clinique de la dépression se concrétise au début des années 80, par
l'apparition dans le DSM (classification des " troubles " mentaux
éditée par l'Association Psychiatrique Américaine) d'une entité
standard dénommée " État Dépressif Majeur ". Par la suite, des formes
cliniques, de plus en plus éloignées du modèle mélancolique initial, ne
cesseront de proliférer : dépressions majeures atténuées, dépressions
subsyndromiques,.. jusqu'à la notion paradoxale de dépression
monosymptomatique (alors que pour le DSM, qui est une classification
syndromique, une entité n'est définie que par la nécessaire coexistence
d'un nombre suffisant de critères...). Réservons une mention
particulière pour la " dépression masquée ", forme clinique à
expression somatique, dont la promotion entérine, sans autre forme de
procès, le transfert des malades " fonctionnels
", (dont 74 à 80% seraient suivis en médecine générale) au crédit de la
maladie dépressive. Citons également les " équivalents dépressifs " :
conduites suicidaires, comportements à risque, tendance aux accidents,
fugue, kleptomanie, criminalité, comportements masochistes, troubles
alimentaires (anorexie-boulimie), alcoolisme et autres addictions,
phobies scolaires et difficultés d'apprentissage chez les enfants.
Autant d'entités venant justifier médicalement la croissance
exponentielle des prescriptions d'antidépresseurs. Particulièrement au
cours de la décennie 90, qui voit déferler sur le marché les nouveaux
antidépresseurs (inhibiteurs spécifiques de la recapture de la
sérotonine dont le chef de file est le célèbre Prozac), plus maniables
et moins toxiques, vantés par des campagnes marketing sans précédent
ciblant les médecins généralistes. Voilà
l'inflation diagnostique ; elle existe et elle est indéniable. Elle est
la conséquence du dynamisme pharmaceutique, tout comme l'est ce Rapport
financé par pas moins de trois laboratoires pharmaceutiques. Inadéquation Contrairement
à ce qu'affirment nos experts, personne ne leur impute de sous-estimer
la dimension psychologique, le rôle des événements de vie, la
personnalité du patient, son histoire, son chômage, sa belle-mère… etc,
dans l'apparition d'un état dépressif. Nous prenons même acte du grand
cas qu'ils en font. Et nous souhaitons bonne chance à la recherche
neuro-biologique et génétique. Nous les encourageons à ne pas baisser
les bras. A chercher, encore et toujours… Gageons qu'à terme, ils
finiront par trouver ce que tout psychiatre, pour peu qu'il soit
cliniquement compétent, sait déjà et depuis longtemps. Nous
leur conseillons à cet égard de prendre exemple sur leurs collègues du
monde entier, nombreux à souligner la pertinence de la distinction
dépression majeure psychotique/non psychotique,,,,,,.
Ceux-ci considèrent en effet que cette distinction valide des tableaux
cliniques effectivement différents au regard de l'évolution, du risque
suicidaire, de la réponse au traitement antidépresseur, et donc, de la
stratégie thérapeutique et du pronostic. Certaines études constatent en
outre la fréquence de la non reconnaissance diagnostique des
dépressions majeures psychotiques, et l'inadéquation du traitement
médicamenteux qui en résulte : absence ou insuffisance de la nécessaire
médication neuroleptique, associée aux antidépresseurs.
D'autres soulignent l'enseignement que l'on pourrait tirer des cas de
sujets déprimés présentant des symptômes psychotiques intermittents,
subtiles ou modérés et qui répondent faiblement à la monothérapie
anti-dépressive. Ces études tendent à conclure que les états dépressifs psychotiques ne sont pas simplement une variante sévère de l'état dépressif majeur mais qu'ils constituent une entité distincte. Cela fait maintenant vingt ans que la psychiatrie hospitalo-universitaire française s'obstine, à occulter cette distinction fondamentale
en prônant un abord thérapeutique univoque de tous les états
dépressifs. La voilà, " l'inadéquation " ! Elle est repérable dès 1957
au premier pas de cette clinique du médicament, véritable " instant de
voir " de la psychiatrie biologique : " l'étrange parenté " des
dépressions endogènes (mélancolie) et psychogènes (dépressions
névrotiques) déduite de l'efficacité " inattendue " des antidépresseurs
dans toutes les formes, instant où se cristallise : " La "Maladie
dépressive. Ce moment de pur empirisme enracine la psychiatrie
biologique dans ce que F. Dagognet isole comme : " La plus subtile et
la plus persistante des erreurs pharmacologiques ", celle qui consiste
à croire, " d'un côté à l'existence d'affections pathologiques bien
délimitées, d'un autre côté à la possibilité de découvrir des "
spécifiques qui en délivreront ". dans cette optique la maladie devient
une entité qu'on soigne avec un antidote (…) le remède se caractérise
par ses capacités d'électif et de radical. Il se glisse et se fixe sur
le tissu seul atteint, il se concentre dans le locus minoris resistentiae
(…) Par définition, il ne vaut que pour une situation déterminée : lui
et lui seul. Le reste, les autres ne sont qu'adjuvant et accessoire. On
revient ainsi mutatis mutandis à Bernardin de Saint-Pierre qui imaginait, dans la Nature bénie, côte à côte, le mal et le bien, la maladie et son antidote. ".
A ceci près que dans notre cas, la découverte du " spécifique " précède
la délimitation de l'affection pathologique. Laquelle, à mesure de
l'expérimentation du " spécifique " sur les symptômes les plus divers, n'en
finit plus de ne pas se délimiter. Tout symptôme, pour peu qu'il
réagisse à un antidépresseur, est promu symptôme de La Maladie :
l'inadéquation nourrit l'inflation. L'inflation reconduit toujours plus
avant l'inadéquation. "
Qu'une dépression n'évolue pas favorablement sous antidépresseur, et le
diagnostic est révisé ", écrivait-on en 1996. Vœu pieux ! La Maladie a
tant et si bien enflé qu'elle subsume désormais à elle seule tout le
champ du pathologique. Tout au plus lui concède-t-on d'avoir à se
distinguer du " normal ". Et encore… Voilà qu' à présent, on l' accuse
d'y empiéter (" psychiatrisation de la vie quotidienne ",
dénonce-t-on). En fait, La Dépressive n'a plus, depuis maintenant vingt
ans, de diagnostic différentiel. Aucune autre pathologie psychiatrique
ne subsiste qui puisse la concurrencer, offrir une alternative au
diagnostic, une autre voie à la thérapeutique. Le psychiatre biologique
se voit contraint d'engranger au sein même de La
Maladie, les échecs de son médicament - Ce qui résiste aux
antidépresseurs devient alors dépression chronique -, ou de les rejeter
hors de son champ, au milieu de nulle part - " fausses dépressions " -
entendez : sans lien avec " La Vraie ". Dans
l'éternisation du temps pour comprendre, le psychiatre biologique aux
prises avec les conséquences de l'erreur initiale, s'entête à
méconnaître sa propre part dans le désordre dont il dresse le constat.
L'inflation n'est pas son problème, l'inadéquation n'est pas de son
fait, c'est l'Autre qui en porte la responsabilité : le généraliste, le
psychanalyste, l'intellectuel, le journaliste, le patient…etc. Toute
critique est balayée d'un revers de main, toute autre conception,
notamment la psychanalytique, suspectée d'incurie. L'enthousiasme de
1957 a cédé progressivement le pas à la dénégation et à la mauvaise
foi. La belle âme, mise en cause, s'insurge devant tant
d'incompréhension : " Changez le peuple ! ", préconise-t-elle, à grand
renfort de campagne d'éducation sanitaire. Qui
contredira la pertinence de former plus avant le généraliste au
dépistage de la souffrance psychique ? Encore qu'au vu de notre
expérience, le généraliste est bien mieux instruit de ces questions que
ne le croit les experts. Il prescrit avec mesure,
il adresse au psychiatre avec discernement. Que celui-ci prenne d'abord
la peine de balayer devant sa porte. Il y aura fort à faire. Le
psychiatre a lâché la proie que la clinique psychiatrique d'avant le
DSM tenait encore fermement en ses rets : le pathognomonique de la
mélancolie, fort bien discernable dans la description classique (cf.
note 5), à savoir la certitude du sujet mélancolique, certitude d'être
objet de rebut, indialectisable comme telle. Obnubilé par l'effet de
son médicament, il a lâché cette proie pour l'ombre où prolifèrent
désormais les " mille visages de la dépression ". Évidemment qu' " il
n'y a pas deux déprimés pareils ". Mais il y a avant tout que le
mélancolique comme tout psychotique n'est pas le semblable du névrosé,
non plus que son parent. Le mélancolique, à la différence du névrosé,
ne demande pas. Si d'aventure, ce qui est rare, il franchit le seuil de
votre cabinet, ce n'est pas qu'il attende de vous quelque réconfort ou
quelque soin, qu'il vous suppose quelque savoir. C'est, dans le
meilleur des cas, pour vous prendre à témoin de sa déchéance. Voilà
l'étrange. " Etre seul, me dit un jour un sujet
mélancolique, c'est être en mauvaise compagnie. ". Quel questionnaire
standardisé, quelle échelle d'évaluation, pour prendre la mesure de son
martyr? Notre compagnie parvint tant bien que mal à l'en distraire,
cinq années durant. Deux fois seulement, il manqua à notre rendez-vous.
Deux fois, nous le fîmes quérir par les pompiers. Mais un jour, au
sortir d'une hospitalisation, alors que personne de son entourage n'en
avait été prévenu non plus que nous-mêmes, il se retrouva seul un
week-end. Ce jour-là, il enjamba la balustrade et se faussa compagnie. Ce
n'est pas le ridicule qui tua la psychiatrie. C'est sa prétention. Elle
se gonfla jusqu'à prétendre englober et traiter toute la souffrance
humaine comme une maladie unique, perdit tout repère clinique, et sa
capacité à soigner avec discernement. Pourra-t-on
compter sur le savoir clinique et la clarté de pensée des psychiatres
universitaires réunis dans ce Rapport, pour aborder, réveillés, les
défis du XXI e siècle ? Dans un monde envahi par la prolifération
industrielle des prothèses, dont le médicament antidépresseur n'est
qu'une préfiguration parmi d'autres d'une médecine devenue réparatrice,
amélioratrice, mais aussi cosmétique, on doit attendre autre chose du
psychiatre. Faute de pouvoir être médecin par la science, au psychiatre
revient en effet la charge de restaurer, dans l'ensemble d'un champ
médical remanié par la science, la dimension traditionnelle du médecin
comme philosophe : accueillir la demande, en sérier les variantes
cliniques, et promouvoir un usage raisonné des psychotropes. Faute
de réintroduire la question du Sujet dans le champ de la psychiatrie et
de la médecine, le coût que prétendent chiffrer nos experts pourrait
s'avérer beaucoup plus élevé que prévu. |