Usage du médicament, transfert et psychanalyse par Philippe Rouchon
L'histoire récente du VIOXX est exemplaire et éclaire la nouvelle place
du médicament dans notre société dominée par le marché. Le laboratoire
MERCK a retiré de la vente le Vioxx, son « blockbuster », à la suite de
l'enregistrement d'effets secondaires dangereux, non révélés jusque là
dans les publications officielles. Ce laboratoire, par cette
anticipation, a voulu préserver son image. En fait, cette manœuvre
était destinée éviter la chute de sa valeur boursière qui a perdu tout
de même près de 40 %.
Le plan marketing de
ces nouveaux AINS, mis en œuvre par la « force de vente », comme on dit
force de frappe, mettait en valeur des effets
secondaires soi-disant moindres, ce qui permettait idéalement au plus
grand nombre de patients de pouvoir bénéficier de ce progrès. L'effet
principal lui est sensiblement identique aux AINS de référence. Or, ce
sont justement ces effets secondaires (survenue de pathologies
cardiaques graves) qui ont fait tomber ce médicament encore appelé un «
blockbuster », c'est-à-dire véritable jackpot pour un laboratoire : un
milliard de dollars de CA, ce qui fait grimper le cours de l'action à
la bourse. La force de vente du Celebrex, autre AINS cox 2 (concurrent du Vioxx) du laboratoire Pfizer, qui a assure le soutien de nombreuses réunions scientifiques [dont le second symposium Prévention des récidives dépressives, (l'Encéphale, tiré à part)], les visiteurs médicaux donc, ont été
mobilisés pour récupérer les prescriptions arrêtées de Vioxx. On leur a
dit explicitement : « il ne s'agit pas de vendre des médicaments pour
traiter des patients, mais d'assurer les gains substantiels aux
porteurs d'action » : but principal de la manœuvre. Le même cheminement
se répète pour le Prexide du laboratoire Novartis. Rappelons que des sondages et enquêtes ont montré que les visiteurs médicaux sont le principal et pratiquement seul vecteur de la mise à jour des connaissances des médecins. Cette
histoire des AINS éclaire ce qui s'est passé lors de la sortie très
médiatisée des nouveaux antidépresseurs (ISRS) comme le Prozac de
Lilly, le Deroxat de GlaxoSmithKline ou le Zoloft de Pfizer. Mais on
pourrait citer aujourd'hui les thymorégulateurs (Depakote – Rivotryl), ou
encore le dernier anti-migraineux (c'est toujours le dernier qui est le
plus efficace) ou autres Viagra qui assurent la performance sexuelle
même en dehors de tout désir. La démarche est la même pour ladite «
hyperactivité » de l'enfant TDAH, qui serait également
sous-diagnostiquée. La
tendance actuelle des laboratoires est de s'intéresser
préférentiellement aux traitements au long cours, commencés le plus tôt
possible (enfance) et prescrits le plus tard possible (3 ème age). Concernant
les antidépresseurs, il s'agit pour les laboratoires, aidés par
quelques « grands professeurs », de faire avancer l'idée que la «
dépression » est sous diagnostiquée, notamment chez les enfants, ce qui
prive les patients d'un épanouissement qui est un droit du citoyen. Par
exemple, un publi-reportage n'a pas hésité à rapporter la cause d'un
divorce avec son cortège de ruine familiale et d'hypothèque sur
l'avenir désormais compromis des enfants, à un état dépressif de la
mère non diagnostiqué par le médecin généraliste, et donc non traité
par antidépresseur ; les procès ne sont pas loin. De
plus, la grande préoccupation actuelle pour la prévention permet
d'obtenir une nouvelle d'AMM pour une indication long cours : la
prévention des récidives de la dépression. Il y a là confusion entre
prévention de facteurs de risque dans certaines pathologies médicales
et la promotion de la pilule du bonheur. Il s'agit donc d'étendre les indications, notamment chez les enfants, en minimisant les effets secondaires. En effet, cette fois encore ce n'est pas tant l'effet principal qui est mis en avant (ils
sont plutôt moins efficaces que les tricycliques, médicaments de
référence), mais la meilleure tolérance. Or, après la polémique Vioxx, un
expert de la FDA s'était déjà plaint l'été dernier d'avoir été empêché
de présenter publiquement les résultats d'une étude montrant que les
antidépresseurs accroissaient les risques de suicide chez les enfants.
En octobre la FDA a finalement entériné publiquement l'existence de ces
dangers. (Voir l'article de S. Bialek sur ce site et l'hebdomadaire Le point du mardi 19 octobre 2004 - N° 1674). Pas
de meilleure efficacité pour l'effet principal et des effets
secondaires graves : tout le plan marketing tombe à l'eau et le
laboratoire avec : chute immédiate de l'action en bourse. Merck a
d'ores et déjà provisionné des golden parachutes pour ses 230 responsables, en cas de liquidation du groupe (Le Figaro 1er décembre 2004). Un
antidépresseur est indiqué pour une « dépression caractérisée » comme
cela est constamment répété dans le Vidal. Dans les états dépressifs
non mélancoliques, souvent liés à des événements de la vie,
l'antidépresseur est efficace pendant un temps assez court. Le plus
souvent, cette efficacité s'estompe, alors même que le traitement est maintenu, en prévention des récidives. Dans
ces cas là, d'états dépressifs mineurs, non caractérisés, qui sont les
plus nombreux de ceux vus par le généraliste, l'efficacité est liée,
non pas a l'effet principal de la molécule prescrite, mais à l'effet du
transfert. C'est à dire que cette efficacité résulte de l'amour adressé
au sujet supposé savoir (le médecin), que la substance prescrite ou la
solution proposée est bonne pour le sujet. Et c'est ce transfert qui est le ressort de l'effet placebo, énigme identifiée depuis toujours par la médecine. C'est
pourquoi les laboratoires insistent peu sur l'effet principal, propre à
la molécule car il est équivalent pour tous les antidépresseurs, afin
de masquer l'effet placebo par de la pseudo science. Mais
qu'est-ce que c'est que l'effet placebo, toujours resté un peu
mystérieux en médecine ? Déjà Galien (ou même Jésus Christ) misaient
sur la confiance du malade. Une simple mie de pain suffit à faire cesser une douleur si on la désigne de son nom « savant » : mica panis.
Nous ne sommes pas loin de l'homéopathie. Un placebo (du latin « Je
plairai ») est une médication ou un traitement que le prescripteur
pense être inerte ou inoffensif. En résulte une amélioration de la
santé, mesurable, observable ou ressentie, qui n'est pas attribuable au
traitement proprement dit. Aujourd'hui
un médicament est dit efficace s'il est déclaré «significativement»
supérieur au placebo. Autrement dit le placebo est l'aune à laquelle on
mesure toute notre pharmacopée moderne. Cet effet placebo se retrouve dans environ 30 % de toute pratique qui se veut, peu ou prou, thérapeutique. Des
essais de chirurgie placebo, (véritables interventions avec trépanation
sans apport de la greffe cellulaire) et de psychothérapie placebo ont
été réalisés. Par ailleurs, la médecine est fière, quoique dubitative,
d'avoir fait la preuve de l'effet placebo par imagerie du cerveau, bien
sur dans le respect de la pratique du double-aveugle … qui permet une
pureté maximale de la supposition de savoir. Les pouvoirs de la parole
sur le corps sont encore un mystère pour la médecine. L'effet placebo, soit le transfert, intervient dans toute pratique mais seule la psychanalyse le reconnaît comme tel et en théorise sa manœuvre. Lacan en a fait un concept fondamental de la psychanalyse
qui n'a pas d'autre médiation que la parole et le langage. Dans toutes
les autres pratiques cet effet est masqué par des arguments mystérieux,
ésotériques ou bien sûr pseudo scientifiques. D'autres média sont
convoqués au premier rang desquels le médicament, mais pas seulement,
comme par exemple l'énergie, la croyance, le magnétisme, la suggestion,
la méditation, la phytothérapie, et les médecines douces :
l'acupuncture, etc. ou bien les alicaments, cette nouvelle catégorie
qui va permettre d'éviter les commissions d'agrément afin de capter le marché. (L'expansion du mois de décembre 2004 titre « Le business des produits miracles ».). D. Servan-Schreiber, dans un article du Nouvel Observateur
du 14 octobre commence par dénier l'effet placebo pour reconnaître
ensuite l'universalité de cet effet dans tous les domaines. Il conclut
: « la médecine ferait bien de l'utiliser plutôt que de s'en défier ».
C'est ce qu 'il fait sans le dire en proposant les Omega 3, (il a des
participations dans la société qui les vend), la phytothérapie ou l'EMDR. Bien
sûr il ne s'agit pas de pourfendre toutes ces pratiques qui dans bien
des cas sont les seules acceptées par le patient : le « je n'en veut
rien savoir » domine largement le désir de savoir. Ainsi, même si J. Lacan a dit dans Télévision : « une pratique n'a pas besoin d'être éclairée pour être efficace », la psychanalyse a chance de meilleurs résultats à l'heure où la psychiatrie depuis une quinzaine d'années fait un net « retour au cerveau » (Les actualités en psychiatrie n°
6 vol 21 p. 162), d'autant que ce retour au cerveau n'est peut être
bien qu'un retour à l'effet placebo version transfert, sous couvert de
science. Rappelons que la France est l'un des pays européens qui consomme le plus de psychotropes, qui a un taux de suicide des plus élevés et est devenu dans le même temps le plus gros consommateur de cannabis. Pour
conclure, la mise en jeu de la parole et du transfert, quelle qu'en
soit la voie, par la mise en avant de la singularité propre du sujet,
est préférable à la solution universalisante de la prescription de
masse des psychotropes. Ce que les dernières recommandations de
l'AFSSAPS concernant la dépression chez les adolescents rappellent : «
le traitement de première intention de la dépression chez l'enfant et
l'adolescent est la psychothérapie. » |