Les pousse-au-crime de la psychiatrie contemporaine
Pierre Sidon
Je connais un « pousseur ». Nous nous rencontrons depuis bientôt dix ans. A l’époque il sortait d’une hospitalisation dans un service de psychiatrieuniversitaire où il avait été soigné pour une forte dépression suite à un licenciement. Malgré les antidépresseurs, il restait suicidaire. Pire, il se sentait fort agité et ressentait depuis des secousses électriques dans le cerveau. A l’époque, je me souviens qu’il me disait n’avoir pas grand chose à se reprocher, que personne n’étant parfait... Il se plaignait surtout des autres, à commencer par sa nourrice qui le battait quand il se levait la nuit pour faire pipi, de ses maîtres incompétents et rejetants, de ses camarades puis de ses collègues qui l’avaient souvent considéré comme un objet, de sa hiérarchie pour finir,qui l’avait cassé. Mais il reprochait surtout à son père de l’avoir pris pour une merde, et in fine à sa mère, cette femme dont émanait une chaleur froide, d’avoir choisi, pour faire ses cinq enfants, cet homme qui n’en voulait aucun. Avec un départ pareil, sa vie avait été une succession d’échecs, déjà à l’école où il s’était révélé bouché, puis chez ses patrons dont il ne parvenait pas à comprendre les consignes. Ilétait néanmoins parvenu à se construire une existence sur mesure, vivant pendant des années en vendant diverses marchandises en porte à porte avec un ami, tant que ça marchait. Peut-être était-ce son métier qui s'essouffla ou bien était-ce lui qui voulut être reconnu dans un emploi normal ? Il entra dans l’administration. C’était six ans auparavant. S’en suivirent six ans d’incompréhension de ce qu’on lui demandait. Lent, distrait, laminé par la moindre remarque de ses supérieurs, en bute à un management omniprésent, il sombre alors dans la dépression et tente de mettre fin à ses jours. Lorsqu’il rencontre des psychiatres, il leur fait part de ses phobies anciennes : la peur d’avoir à commettre l’irréparable sur les autres, sa famille notamment, sa fille, qu’il ne voit pas depuis des années et la mère de celle-ci quilui avait forcé la main pour avoir cet enfant.
On le rassure, on banalise, on lui prescrit des antidépresseurs.
Pourma part je l’interroge. En fait de phobies, il s’agit bien plutôt d’images, qui s’imposent à lui depuis l’adolescence, notamment celle où il se voit en train de tuer sa mère. Et puis sa famille, qu’il découpe àla tronçonneuse, sa fille, qu’il se voit asperger de l’huile bouillantedes frites ou dont il fracasse le son crâne au marteau. Sur tout cela, on ne l’a pas questionné lors de son hospitalisation. Je lui recommande en conséquence d’arrêter immédiatement ses antidépresseurs, formellementcontre-indiqués dans de telles situations, et lui prescris un neuroleptique, anti-hallucinatoire. Et je lui demande : quelles étaient vos pensées, au moment où surgissaient les images de meurtre ?
Sur le moment il est resté coi. Mais dès la fois suivante, et tandis que commençaient de s’estomper les envies suicidaires et qu’avaitdisparu l’électricité dans le cerveau, il m’expliqua ceci : « - Hier soir, je me faisais des scénarios de suicide chez moi, et j’ai eu envie de le faire… En fait, là, en me souvenant de la question que vous m’avezposée, je me suis rendu compte que c’était comme une voix qui me disait: - Fais-le ! Pour ce qui est des images de mutilation, poursuit-il, je ne sais toujours pas comment ça me vient. » Il s’effondra alors en pleurs : « - Est-ce que je suis un criminel ?» Quelques jours plus tard repensant à ses échecs, il se dit qu’il serait si facile de se suicider.Puis lui vint l’idée suivante : « - Plutôt pousser quelqu’un sur les rails du métro. » Une telle idée lui avait déjà traversé l’esprit sur lequai du métro. Me prenant comme exemple : « - Imaginez que vous êtes devant les rails du métro et moi derrière vous... J’ai eu peur d’avoir àle faire. »
Il s’aperçut alors que toute sa vie avait été placée sous le signe de l’accusation, qu’après tout, c’était à l’autre, dans toute sa malveillance et son incompétence, de payer pour sa vie ratée ; il était prêt à réaliser sa vengeance.
J’ai très vite demandé, et obtenu, qu’il soit mis en invalidité, ce qui lui garantit de pouvoir vivre sans devoir se soumettre à l’autorité d’un supérieur. Nous nous sommes rencontrés toutes les semaines depuis àmon cabinet de psychiatre. Il a bien tenté une fois d’arrêter ses neuroleptiques mais les pensées homicides sont revenues en force. Il n’en est, du reste, pas totalement indemne dès qu’il se met en tête d’occuper sa place de père ou bien à l’occasion de faits divers sanguinolents qui défraient la chronique. Il a réalisé qu’il avait construit son existence dans le rejet de l’emprise malfaisante des autres, parce qu’il était, au départ, l’effet d’un même rejet. Il a compris qu’il a grandi en réaction contre la demande de l’autre, n’a pu apprendre et a vécu comme un persécuté. Du coup, il s’est ouvert : autodidacte, il est devenu en quelques années un excellent musicien et arencontré une femme à nouveau. Il vit apaisé la plupart du temps, sauf lorsque sa compagne insiste pour le voir trop souvent : l’envie de se jeter par la fenêtre ou de lui casser une chaise sur le crâne lui indique alors la limite à ce qu’il peut consentir dans une relation.
Qui sait ce qui aurait pu se passer s’il avait continué à être pris en charge par la psychiatrie universitaire qui a milité pour la diffusion anarchique des antidépresseurs au prix de la destruction de latradition clinique française et en guerroyant pour cela contre la psychanalyse qui la perpétue et l’améliore ? Qui sait ce qui aurait pu se passer s’il avait été pris en charge par la psychiatrie de secteur qui collabore à la pénurie de lits en servant ses deux maîtres complices: des patients épris de liberté et une administration pléthorique demandeuse d’économies ? Heureusement, nous ne le saurons jamais. Mais la question n'est pas, comme le clame une vaine psychiatrie humaniste, que les patients sont plus souvent victimes qu'agresseurs, mais bien quenombre d'agresseurs sont ou devraient devenir de nos patients... et le rester. Au lieu de quoi tout concourt à promouvoir le passage à l'acte. Or il ne s'agit pas d'une pénalisation mais véritablement d'une criminalisation de la maladie mentale. De quoi vider, en effet, les effectifs de la psychiatrie au prix d'un effort sur l'immobilier carcéral... et de quelques assassinats.
Encore une critique des dérives de la psychiatrie américaine ?! Oui, mais celle-ci provient d’un professeur de lettres anglaises lecteur de Foucault et Lacan ; et fut best seller en
2007. L’auteur a pu accéder aux archives de l’Association Psychiatrique Américaine et a interviewé le rédacteur du DSM III, le psychiatre Robert Spitzer. Construit autour de l’exemple jugé
paradigmatique de la médicalisation de la timidité, il examine les questions du diagnostic, de l’anxiété, de la marchandisation et des impasses de la médication de l’existence. On peut
être initialement rebuté par l’approche foucaldienne de la question du diagnostic par l’auteur qui, faute de connaître l’hommage de Lacan aux mécanistes, jette Kraepelin avec l’eau du DSM.
Suicides à France Telecom : un expert aux abonnés absents
par Pierre Sidon
Extrait de la Charte de déontologie du groupe France Telecom, à la rubrique "Conflits d'intérêt" :
"En tant qu’administrateur ou collaborateur, j’évite de me trouver confronté à des situations dans lesquelles mes intérêts personnels (ou ceux de personnes physiques
ou morales auxquelles je suis lié ou dont je suis proche), sont contraires à ceux des entités du groupe. Si je ne peux éviter pareille situation, je dois me déterminer en toute conscience
et en toute loyauté à l’égard du groupe et en informer ma hiérarchie ou le responsable des ressources humaines ou, si je suis administrateur, le président du conseil d’administration
de l’entité concernée."
On apprenait dans le journal "20 minutes" du 18.09.09 que le cabinet STIMULUS CONSEIL était sur les rangs pour réaliser un audit préalable aux négociations sur le stress
en cours après les suicides à France Telecom :
La place contemporaine des psychoses dans la société : ségrégation ou exclusion ?
Peu avant la succession dramatique des faits divers qui ont mis en
lumière la grande misère de la psychiatrie contemporaine, minée aussi bien de l'intérieur que de l'extérieur, par des évolutions majeures, la SARP avait recueilli les propos de Pierre Sidon. Les voici :
Alors, les psychanalystes, vous êtes contents du résultat ? Vous vous
enorgueillissez des progrès que la psychanalyse aurait permis à la
psychiatrie et on entend dire, au contraire, qu'il y a une régression
de la psychiatrie, un retour aux asiles et au Grand Renfermement, une
pénalisation de la maladie mentale ?
Je sais bien à quoi vous faites allusion. Mais il faut bien faire
attention à distinguer les choses : certains, en effet, croient voir,
dans la présence grandissante des psychoses en prison, une réédition
d'un chapitre qu'ils considèrent comme honteux : le « Grand
Renfermement ». Ils font référence, à la suite de Michel Foucault, à
cet épisode situé en 1656 après qu'un édit royal aurait soudainement
précipité dix pour cents de la population parisienne dans ce qui
deviendrait les Asiles. Cette interprétation omet, selon nous, quelques
faits. Reprenons en détail :
D'une part, la soudaineté et l'ampleur de ce Grand Renfermement est remise en cause par les historiens pour plusieurs raisons :
- La première combat l'idée reçue selon laquelle les fous ont, dans un
temps considéré comme Age d'Or, joui de la liberté de vaquer. Cet Age
d'Or situé au Moyen Age semble n'avoir jamais existé : les fous
auraient bien plutôt bénéficié d'une réelle surveillance et d'un strict
cantonnement familial ou villageois, ne se retrouvant en prison ou à
l'hôpital qu'à la suite d'un passage à l'acte grave. (Claude Quétel,
Nouvelle histoire de la psychiatrie, Dunod 2002, p. 108).
- Ensuite parce qu'à-partir du XVIè siècle, ce sont les méfaits
conjugués de l'urbanisation puis de la crise économique, déstabilisant
l'équilibre antérieur, qui ont amené progressivement un accroissement
du vagabondage et de la mendicité, et corrélativement de la sévérité
des édits interdisant l'errance. On crée alors des lieux d'hébergement
qui mèneront à la fondation des Hôpitaux généraux.
- Enfin c'est le constat d'échec de cet enfermement qui va mener à sa
montée en régime grâce à la mise en place d'un dispositif associant les
lettres de cachet et les maisons de force. Ce procès s'étale entre la
fin du XVIIè et la fin du XVIIIè siècle et le dispositif s'accélère
grâce à un programme de constructions couplé à un dispositif policier
plus efficace.
Donc, plutôt que d'un avant et d'un après faisant suite à un mythique
Age d'Or, il s'est vraisemblablement agi d'ajustements progressifs plus
ou moins efficaces pour palier les effets d'une profonde et croissante
désocialisation de nombreux sujets, parmi lesquels des psychotiques.
Oui mais tout de même, enfermer les gens de force, il y a mieux comme resocialisation !
Peut-être, mais il faut replacer les choses dans le contexte de
l'époque. A l'origine de cet enfermement, il n'y a pas que des raisons
économiques et d'ordre public mais aussi un puissant idéal religieux :
si on les enferme, c'est aussi bien pour parer leur « irréligion » et
leur « carence morale ». L'Eglise songe même à créer un « ghetto des
pauvres » à Rome. Et plus tard, ce courant charitable va se laïciser
progressivement en doctrine hygiéniste. Quant aux « maisons de force »
qui vont prendre le relais des hôpitaux généraux au XVIIIè siècle, ce
sont pour beaucoup des communautés religieuses…
Jean-Jacques Lottin, Convention CGC Santé- juin 2008
La gestion par le stress : une arme anti-humaniste de la
pensée-Medef pour casser la solidarité et provoquer la fin de tout lien
social au travail : on évalue même les ministres…
La pratique de l’évaluation de tout travail ou projet humain à
dimension collective ou publique bénéficiant d’apports financiers a
toujours constitué un pré requis éthique non discutable, ainsi que
MACHIAVEL (Le Prince- 1517) l’avait affirmé : évaluer, est ontologique.
Un devoir admis au nom de la responsabilité solidaire de l’action.
Parce que si nous n’avons pas de comptes à rendre, nous devons rendre
compte de ce pour quoi nous sommes payés, sans état d’âme particulier.
Et notamment en vue d’améliorer la qualité de notre production, qui
devrait être le vrai sens de la « démarche qualité ». Mais aujourd’hui,
nous assistons à la mort de cette pratique face au changement radical
du paradigme évaluatif, qui a quitté la sphère de l’action collective,
pour attaquer celle du travail humain individuel, solitaire, au nom de
cette idéologie anti humaine de l’AUTONOMIE, et par extension, en
remplaçant sciemment les concepts sociologiques d’attitude, pratique,
conduite, par celui de comportement, mot valise dangereux d’une
certaine psychologie positiviste qui aime à puiser ses référents dans
la biologie et le néo-pavlovisme.