Campagne Dépression : prévention ou invitation au suicide ?
par François Jubert
Monsieur
D., 53 ans, vient consulter un psychiatre sur la demande de son médecin
traitant, parce qu’il « se sent très déprimé suite à des problèmes [à
son] travail ».
Il a
fait une première dépression il y a 20 ans, suite au décès de son père.
Monsieur D. ajoute aussitôt qu’il n’a pas déprimé lors du décès de sa
mère et de son frère. Un
deuxième épisode dépressif est survenu il y a 10 ans en raison d’un
conflit avec un chef qui l’avait « pris en grippe » à son travail.
Depuis
6 mois, un nouveau système a été mis en place à son travail. On lui en
demande plus, « toujours plus ». En plus de son travail de cariste, on
lui demande d’être magasinier et s’occuper de l’approvisionnement.
D’autre part, il tourne sur trois lignes différentes au lieu d’une
comme auparavant. Sa mémoire lui fait défaut d’une ligne à l’autre. Il
est dépassé par les nouvelles technologies, la solidarité a disparu
entre collègues, les jeunes raillent les vieux et bâclent le travail.
Sous la pression du travail, il doit cesser de jouer de la musique avec
le groupe dont il est le batteur, il abandonne également le sport : il
était entraîneur de tennis de table dans son entreprise autrefois. Il
force physiquement, moralement, il dort de moins en moins, n’arrive
plus à se lever et se met à pleurer sans raison.
La
campagne dépression bat son plein. Monsieur D. entend à la radio et la
télévision parler du suicide des jeunes, des vieux. « La vie n’est pas
facile de nos jours » commente-t-il. Des idées suicidaires font alors
leur apparition. « Si d’autres se suicident confrontés à la difficulté
de vivre aujourd’hui, je peux le faire aussi », doit-il se dire.
Il
choisit d’aller trouver son médecin traitant qui le met en arrêt de
travail, lui prescrit un traitement antidépresseur et l’adresse au
psychiatre pour le prendre en charge... un mois
plus tard : Monsieur D. n’est pas sorti de chez lui pendant tout ce
temps, il regarde la télé, n’écoute plus de musique, les idées
suicidaires sont toujours là, heureusement fugaces : « La vie n’est pas facile de nos jours. »
Campagne dépression : "suivez le guide" !, en effet. Sans doute ses concepteurs n’ont-ils pas bien envisagé toutes les conséquences de leur initiative...
Antidépresseurs et suicide : les leçons d'un échec
Pierre Sidon
Colloque déprime-dépression, Ministère de la santé, sous le Haut patronage et en présence de la Ministre, Mme Roselyne Bachelot-Narquin, 1er février 2008
« La langue de ces gens-là a une finesse extrême pour rendre les nuances les plus fugitives du sentiment » Stendhal, De l’amour en Provence jusqu’à la conquête de Toulouse en 1228, par les Barbares du Nord, De l’Amour, Paris, 1822.
"Il suffit en fait que je dise : « je suis triste… », pour que n’importe quelle personne sache exactement ce que je ressens", Pr Bruno Falissard, Mesurer la subjectivité en santé, Masson, 2001.
Dans la plupart études statistiques publiées depuis vingt ans, les nouveaux antidépresseurs présentaient de nombreuses vertus : outre leur efficacité, ils étaient peu générateurs d'effets indésirables. Et puisqu'ils traitaient la dépression, ils prévenaient le suicide.
Dans la pratique néanmoins, les effets thérapeutiques apparaissaient inconstants, souvent inférieurs à ceux des antidépresseurs de référence face à une situation de dépression sévère, en tous cas imprévisibles : on est toujours dans la situation décrite ainsi par Lacan : « On tempère, on obnubile, mais on ne sait pas ce qu’on fait. » (Discours aux psychiatres). Quant aux effets indésirables, ils étaient nombreux et la tentative de suicide ou le suicide en faisait partie, souvent même commis par intoxication avec le traitement lui-même. Les laboratoires pharmaceutiques et leurs alliés universitaires répondaient : ce n'est pas le médicament, c'est la maladie, preuves statistiques à l'appui, toujours.
L'année 2008, avec son lot de nouvelles révélations, sera-t-elle décisive ? Rien n'est moins sûr : depuis des années nous sommes maintenant habitués aux signaux d'alerte multiples et aux controverses qui s'ensuivent : témoignages de cliniciens indépendants, faits divers et procès réglés par indemnisation aux EU, mises en garde des autorités après méta-analyses des données… Rien n'y fait : la prescription ne faiblit pas, ou presque. Et lorsqu'elle faiblit, de nouvelles forces se lèvent pour la relancer au moyen de campagnes d'information sur « la maladie », de la formation des médecins confiée aux visiteurs médicaux, bientôt peut-être de la publicité directe au consommateur en France.
Pourtant, en ce début d'année 2008, deux nouvelles informations défraient la chronique : d'abord le New England Journal confirme que les laboratoires ont systématiquement occulté les résultats négatifs de leur études cliniques, grâce à quoi ces nouveaux produits arrivent à peine à se montrer supérieurs au placebo. Ensuite une étude évoque la publication des chiffres suédois du suicide pour l'année 2006. On y apprend notamment que plus de la moitié de la totalité des suicides féminins comportaient une prescription d’antidépresseurs depuis au moins six mois ; ce qui remet en cause l'affirmation du rôle protecteur des antidépresseurs sur le suicide. Néanmoins, la psychiatrie suédoise refuse de considérer ces chiffres comme une base valable de discussion. Il est vrai que l’on pourra toujours affirmer que le chiffre des suicides aurait été encore plus important sans antidépresseurs.
L'information des patients financée par les firmes et la mauvaise pente vers la Nouvelle Zélande
Les Toop, professeur, Dee Mangin, professeur
Département de santé publique et de médecine générale, Université de Otago, Christchurch, Nouvelle Zélande
Les campagnes d'information de santé financées par les firmes pourraient devenir banales sur nos écrans de télévision si les propositions de la Commission Européenne sont adoptées. Les Toop et Dee Mangin préviennent que l'Europe pourrait se retrouver avec les mêmes problèmes que dans leur pays.
Le parlement Européen envisage de permettre à l'industrie pharmaceutique d'avoir un rôle beaucoup plus grand dans l'information des patients, quelque soit le type de média (1). Après que la publicité directe aux consommateurs ait été rejetée en 2002, l'industrie pharmaceutique et la division commerce de la Commission Européenne ont soumis une nouvelle proposition de communication entre l'industrie et les patients qui laisse délibérément de côté le mot publicité et qui remplace le terme indépendance (absence d'influence commerciale) par objectivité. Or l'information peut être entièrement objective et pourtant rester trompeuse car incomplète, non équilibrée ou non remise en contexte. Les opposants à ce projet pensent que l'industrie ne fournira pas, et qu'on ne doit pas s'attendre à ce qu'elle fournisse, une information équilibrée, comparative et complète (2), et que les propositions ne sont rien d'autre que de la publicité déguisée (3,4).
Psychoéducation et schizophrénie : les aléas d'une propédeutique
par Saliha Abbadi, praticien hospitalier
paru dans l'Information psychiatrique vol. 81, n°8 - octobre 2005 - Avec l'aimable autorisation de l'auteur
La psychoéducation, née il y a une vingtaine d'années, est l'objet aujourd'hui d'un véritable engouement, bien au-delà de la psychiatrie, en raison d'arguments économiques. Est-elle vraiment efficace ? Cette étude clinique est descriptive de l'attitude et des réponses de 17 patients schizophrènes confrontés à une expérience psychoéducationnelle dans le cadre d'un hôpital de jour de secteur. Elle montre que ces modules psychoéducatifs mettent en péril et risquent d'entraver l'installation d'une alliance thérapeutique. Ils semblent en effet favoriser la réticence, la méfiance et le faux-semblant. Par ailleurs, la revue bibliographique montre leur inefficacité à favoriser l'observance du traitement et la diminution des rechutes, ainsi que leur absence d'impact sur la symptomatologie. Ainsi la psychoéducation peut compromettre l'alliance thérapeutique et renforcer l'isolement du patient.
Le bon usage des psychotropes : deux poids, deux mesures
Par Sophie Bialek et Pierre Sidon
Nous avions expérimenté fin 2005 la co-prescription « fortuite » de la pilule Bénisti (« la prévention de la délinquance ») et de la pilule Inserm (« le trouble des conduites de l’enfant »). Le rapport de l’Office Parlementaire d’Evaluation des Politiques de Santé (OPEPS), intitulé « Le bon usage des psychotropes » publié le 28 juin 2006[1], incluant une étude de l’Inserm Bordeaux 2, inaugure un nouveau type de conditionnement : les quarante-cinq premières pages du rapport émanent des parlementaires et les quatre-cent-cinquante pages suivantes, de l’Inserm. Il s’agit donc cette fois d’une formule « deux en un » ou mieux : le principe actif « Inserm » contenu dans une gélule parlementaire. L’expérience valait d’être tentée. L’expertise collective sur l’évaluation des psychothérapies l’avait en effet recommandé : « le placebo doit être crédible ». Après tout, pourquoi pas l’Inserm aussi ?… Ce document soulève toutefois, après mûr examen, bien des interrogations.
Celles-ci concernent, tout d’abord, les propos tenus par le Pr. Bégaud, Président de l’Université Bordeaux 2 et coordonnateur de l’étude, lors de la présentation du rapport devant les parlementaires de l’Office, le 15 juin 2006[2]. M. Bégaud a d’abord affirmé que les troubles mentaux étaient plus nombreux en France que dans les autres pays. Il a affirmé ensuite que la consommation d’antidépresseurs en France était proche de celle des pays voisins. Il a affirmé enfin que l’étude de Bordeaux démentait formellement l’idée selon laquelle la consommation de psychotropes en France était en partie imputable à une « médicalisation de la crise sociale ».